Dans ce blog vous trouverez des informations sur l'histoire, les langues, et les traditions orales du Nord-Ouest du pays nantais.
Parlons un peu mythologie avec la vie de saint sans doute la plus étrange du nantais. Celle de Saint Dolay.
Vous avez sans doute remarqué, Jupiter, Zeus, Thor, Perun, Taranis,... Les dieux de l'orage des mythologies européennes ont beaucoup en commun. La barbe, la force, le char, le chaudron, le combat contre les géants, des histoires étranges de chèvres ou de boucs... Ce n'est pas le fruit du hasard, mais bien parce que ces histoires sont héritières d'un même proto-récit très ancien. Les spécialistes peuvent les comparer pour essayer de dégager la trame du récit d'origine en amont. Ils peuvent aussi aller en aval, vers nous, et chercher les bribes de ces histoires transmises jusqu'à nos jours. Ces vieux mythes ont la couenne épaisse et sont sans cesse transmis et réinterprétés : Marvel, Disney, contes ou vies de saints,… Le vieux dieu de l’orage est toujours dans notre imaginaire.
(Bouroum !)
Justement, je pense qu'en plus d'avoir un président jupitérien (sans commentaire), les habitants de la commune de Saint-Dolay ont aussi un patron jupitérien (on dit "jovien" en vrai, "jupitérien" c'est ce qui est relatif à la planète). Je vais donc me risquer à faire un peu de mythologie, même si je risque bien de me fourvoyer ! Vous m'en excuserez. Dans ce domaine, les corrélations hasardeuses ne sont jamais très loin... J'ai utilisé essentiellement les excellents travaux de Claude Sterckx et de Patrice Lajoye sur ce Jupiter Celtique aux multiples noms, dont le plus fameux est sans doute Taranis.
La vie de Dolay
Voici donc la version "détricotée" de la vie de Saint Dolay pour mettre en évidence les différents motifs de son histoire d’après la tradition orale, collectée, surtout, par l’ancien maire de Sévérac H. Le Gourvello au XIXe siècle, mais aussi par A. Fouquet, A. Poulain et H. Dréan (cf biblio).
La légende des 7 saints collectée par Fouquet fait de Dolay le fils d’une reine d’Irlande et le frère de 6 autres saints installés dans les environs : Maudé, Gravé, Perreux, Congard, Jacut et Gorgon.
Dolay à l’école
Enfant, il vivait avec sa mère sur la butte du Cliyo
Fort désireux de s’instruire, il allait à l’école à Rieux (ou dans un endroit nommé « Viervé »)
Depuis, la bande de terre qui va du Cliyo à Rieux est plus fertile qu’ailleurs, c’est le chemin qu’il empruntait.
Un jour en classe à Rieux il entendit son père l’appeler.
Le professeur se moque alors de lui car, il y a 9km entre Rieux et le Cliyo. Impossible d'entendre son père.
Dolay dit alors au professeur de mettre son pied sur le sien et le professeur entendit le père de l’enfant (on retrouve une histoire semblable dans la vie de Saint Yves).
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(Le Cliyo en bas à gauche et Rieux en haut à droite, geoportail)
Dolay et la roue aux corbeaux
Sa mère lui demande de garder une vache et de chasser les corbeaux qui mangeaient les graines des terres nouvellement ensemencées.
Il met les corbeaux dans une grange (on ne sait pas comment…).
Pour les empêcher de sortir, il place une roue de charrette à l’entrée. Il est d’une grande force pour manipuler une roue enfant.
Cependant, la vache avait fui pendant ce temps et Dolay la retrouve morte.
Il écorche la peau de la bête morte et la met sur ses épaules.
L’animal ressuscite alors.
Selon un informateur de Hervé Dréan, les grolles ont « sué » dans la grange.
La roue magique fut ensuite placée dans les champs par les habitants et suffit à protéger leurs récoltes des oiseaux.
Selon un informateur d’Albert Poulain : Quand le temps était clair, on voyait un « passage secret », « on disait que c’était la roue de Saint Dolay ».
Une traînée blanche qui apparaît dans le soir dans le ciel entre le Cliyo et Rieux est nommé « la route de Saint Dolay » (sans doute « la voie lactée »).
(Le passage de la roue devant l'étable est aussi parfois connu dans le Trégor et associé à Saint Yves)
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La source de Saint Dolay
Saint Dolay punit les habitants qui le malmenaient en tarissant leur puits.
À coup de crosse (4 coups) Dolay fait surgir une source dont l’eau se transforme en vin une fois par an, dans le village de la Grignonnais.
Taranis et Dolay
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(Statuette gauloise du dieu de l'orage à la roue)
Parfois les vies de saints traînent avec elles des archaïsmes, des réflexes narratifs qui datent de l’époque païenne pré-chrétienne.
Voici les éléments narratifs qui me semblent pouvoir être rattachés aux mythes de Taranis :
Le dieu de l'orage comme Dolay :
A pour attribut la roue
A pour attribut le bâton / crosse
A un rôle cosmique
Fertilise
Protège les récoltes
A une grande force
Est instruit
Essaye de protéger du bétail face à des nuisibles
Neutralise ces nuisibles
Peut redonner la vie
Est fêté en juin (Saint Dolay est fếté le premier dimanche après le 1 juin)
L’histoire de la roue aux corbeaux a beaucoup en commun avec une histoire redondante du Dieu Orage : La lutte contre le démon pour la fertilité du pays.
Perkūnas, le dieu de l’orage letton lutte contre un diable, Jods, qui a volé la fécondité et le bétail. Perun, le dieu de l’orage slave protège le bétail d’un démon qui essaye de le voler. De même avec Indra (le dieu indien de l’orage) qui se bat contre Vala qui cache le bétail dans une caverne. A la suite de cette mésaventure, il devient le dieu protecteur des agriculteurs, garant des récoltes et de la fertilité.
Attributs :
La roue :
Taranis, le Jupiter celtique est une sorte de super-gargantua qui combine paillardise et omniscience. Son attribut principal était la roue, la roue cosmique, la roue « tonnante », car comme le Jupiter romain, Taranis gouvernait le ciel et l’orage. Les archéologues en trouvent à la pelle (la rouelle était une amulette courante, comme en témoigne le moule à rouelle trouvé à Rezé). Or, l’objet qui détone le plus dans les histoires de Dolay est justement son lien avec cette « roue de charrette magique » sortie de nulle part. Lui et sa roue ont aussi un lien avec le monde céleste comme le montre le nom de la Voie Lactée, et l’anecdote bizarre de la « roue de Saint-Dolay » que l’on voyait par temps clair. Il existait dans l’église de Saint Dolay une représentation de la scène des grolles (corbeaux) prisonnières de la roue de Dolay dans la grange. Aujourd'hui disparue malheureusement.

(moule à rouelle trouvé à Rezé, musée Dobrée)
La crosse et la résurrection
Ici nous avons affaire à des topiques des vies de saints. La fontaine et la résurrection. Mais le bâton est un "must to have" car l’autre attribut de Taranis est aussi le bâton, qui donne la vie ou la mort.
Fonctions :
Fertilité :
Taranis est le Dieu-Père qui féconde et qui provoque la vie lorsqu’il rejoint la Terre. Le personnage de Dolay semble aussi être très lié avec la fécondité : sa roue protège les champs des oiseaux, là où il passe les terrains sont plus fertiles. Ce motif du saint personnage qui rend un chemin plus fertile se retrouve aussi dans une autre légende nantaise, celle des trois Vierges sœurs (les 3 « Notre-Dames » : Férel, Guenrouët et Nantes, cf H. Dréan).

(Cavalier à l'anguipède, monument gallo-romain représentant le dieu à la roue foulant un démon)
Force :
Dolay avait une force énorme car enfant il pouvait manipuler une roue de charrette.
Fêté en juin
P. Lajoye (2016) a montré la corrélation entre le mois de juin et le culte du dieu de l’orage dans les zones anciennement de langue celtique. Sans doute à cause du calendrier agraire, car ce mois précède la période caniculaire et la récolte du blé. Il fallait donc s’attirer les faveurs du dieu garant des récoltes avant cette période essentielle. Ouf, Dolay est fêté en juin, et ça, c’est très jovien !
Alors Saint Dolay et Taranis ne ferait qu'un ? On ne vas tout de même pas pousser. Disons simplement que les quelques bribes populaires et tardives de la vie de ce saint sont peut-être les derniers échos d'une trèèèès vieille histoire. Le vieux mythe d'un dieu céleste à la roue qui protège les agriculteurs de nuisibles.
Le motif des corbeaux pourrait être plus récent et a, peut-être, remplacé d’anciens dieux ou géants. Cependant, l'association de rouelle et d'oiseau est courante dans l'art de l'âge du bronze et du fer comme en témoigne ces objets :

(une des nombreuses "rouelles aux oiseaux" de l'age du Bronze et du fer, celle-ci vient de Hans-sur-Lesse)
Le nom de saint Dolay
Aujourd’hui Dolay, prononcé [dɔlaj] à Bouvron et [do̞lɑ̈j] (« Dolaï », cf Chubri) autour de la commune de Saint-Dolay. Mais les formes anciennes étaient assez différentes : sancti Aelwodi et Sanctus Aelwodus au Xe siècle. On devait avoir quelque chose comme Sant Aelwod, prononcé San’d Aelwoth en vieux breton, d’où la fausse coupe qui a donné Saint Dolay plus tard (le « d » est en fait le « t » du mot « sant »), phénomène typique de la phonologie bretonne.
Pendant des siècles, les ecclésiastiques ont essayé de rattacher les saints locaux bretons obscurs à des « vrais saints ». Saint Dolay n’a pas échappé à la règle et a été affilié à Saint Eloy puis à Saint Aethelwold. Il s’agissait de simples homonymies sans recherches linguistiques réelles. Le malheureux maire de Sévérac, Hippolyte Le Gourvello, en a fait les frais. Dans son article il fait de Saint Dolay une variante de Saint Aethelwold, ce qui lui vaudra les foudres des grands érudits de l’époque : Arthur de la Borderie et Léon Maître. Car les historiens et linguistes rattachent le noms du saint à celui d’Elvod évêque au pays de Galles, aujourd’hui orthographié Elfodd en gallois. Encore une fois, pas sûr qu'Elvod et Saint Dolay soient le même personnage, ils ont simplement le même nom. Le nom brittonique d’Aeluuod dérive de deux racines el (riche ) et both (faveur). Aelwod, riche en faveurs !
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(Aeluuodi dans le cartulaire de Redon, charte)
Bibliographie :
Les collecteurs :
H. Le Gourvenno, Saint-Dolay ou Elvoy, Revue morbihannaise, 1892, pp. 211-213
A. Poullain, Contes et légendes de Haute-Bretagne, Ouest-France, 1995
A. Poullain, Sorcellerie, revenants et croyances en Haute-Bretagne, Ouest-France, 1997
A. Fouquet, Légendes, contes et chansons populaire du Morbihan, Caudéran, 1857
H. Dréan, Autour de la Roche-Bernard, Dastum, 1985
H. Dréan, Êtres fantastiques autour de la Roche-Bernard, Batigne 2020
Dieux de l’orage :
C. Sterckx, Mythologie du monde celte, Hachette, 2009
C. Sterckx, Taranis, Sucellos et quelques autres, 3 tomes, MSBEC, 2005
P. Lajoye, L’arbre du monde, CNRS éditions, 2016
P. Lajoye, Perun dieu slave de l’orage, Lingva, 2015
P. Lajoye, D'un toponyme de Normandie au nom indo-européen du char du dieu de l'orage, Wékwos 2, 2016, p. 103-108
