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22 mars 2017 3 22 /03 /mars /2017 08:19

Quelle que soit la langue, les gens de mer utilisaient souvent les mêmes images pour désigner les rochers, hauts-fonds, courants qui les entouraient. Nous allons voir ici quelques noms de lieux marins du pays nantais qui viennent du gallo, à la fois au nord (de la Baule-Escoublac à Saint-Nazaire) et au sud de la Loire (de Paimboeuf à Bouin).

 

Quelques substantifs courants :

 

Vallée :

On le retrouve un peu partout sur la côte, il n'est pas question de vallée entre deux montagnes ici bien sûr mais d'un lieu sur la côte creusé par une rivière.

Vallée Préméleu, Vallée Paquin, La Petite Vallée,…

 

Basse :

C'est un mot courant sur la côte Atlantique qui s'applique à un haut-fond, ce mot existe aussi en breton « baz », « bazenn ». L'origine est sans doute gauloise, d'une racine *bad (plonger, noyer), que l'on retrouve dans le nom de Batz-sur-mer par exemple.

Les basses sont très nombreuses : Basse Melaine, Basse Redet, Basse du Roufle, ...

 

Grève :

Ce mot désigne une plage en gallo : Roche de la Grève, Grévin, …

 

Nor :

Dans le sud Loire et dans le Poitou on trouve un mot qui désigne un type de récif (affleurant à marée basse) : une nort.

La Naurte, La Nort, Nor Garin, La Nor, Nor Sauvage, Le Noureau, La Nourd, Nor Aigu, Nor Plat...

 

Platin :

Banc de sable effleurant.

Le Platin du Fort.

 

Banche :

Banc de glaise durcie par la mer.

La Banche (idem en 1630, La Blanche en 1634)

 

Noë :

Une « noë » (souvent prononcée « nou ») s'applique à une zone humide, un vallon sur terre. En mer il semble désigner une zone entourée de haut-fonds.

La Noë du Nor

 

Les deux suivants se retrouvent un peu partout mais je n'ai pas réussi à trouver leur signification exacte (n'hésitez pas à laisser un commentaire si vous en savez plus) :

Vert :

On dirait qu'il s'agit d'un substantif masculin "le vert". A-t-on vraiment un rapport avec la couleur ?

Les Verts, Rocher du Verd, Les Vés, Les Rochers Verts, Banc du Vert

 

Les Jardinets:

Ce nom a depuis été francisé, les cartes anciennes sont plus cohérentes avec la prononciation gallèse: Jardrinetes (XVIIe). Il est souvent question de liorzhoù ou de jardins dans la thalassonymie bretonne, peut-être parce qu'ils sont recouverts d'algues ?

 

 

 

(Port de Paimboeuf, archives 44, milieu du XVIIIe)

 

Endroits dangereux :

 

Parfois les lieux portent un nom qui ressemble à un sobriquet, peut-être pour pousser les marins à se méfier : Les Malfiches ou Les Crasses par exemple, ou encore Les Cohueaux (un « cohuao » c'est un « chenapan » en gallo).

 

Noms d'animaux marins :

 

Les animaux marins sont présents bien-sûr, mais curieusement bien moins que les animaux terrestres comme nous le verrons.

 

Cancrère / Crancrère (XVIIIe) :

Ce nom se trouve vers Pornic. Il est construit à partir du mot « cancr » ou « crancr » (crabe) et du suffixe -ière. C'est le lieu aux crabes donc. Le pays nantais est partagé entre ceux qui disent « cancr » plutôt au nord de la Loire, et ceux qui disent « chancr » plutôt au sud. On peut supposer une influence du breton sur le mot « cancr » puisqu'il a gardé le son /k/ à l'initiale. C'est un peu étonnant de trouver ce nom aussi au sud.

 

Chancresse :

 

À la Bernerie. Si vous avez suivi vous reconnaîtrez le mot gallo pour crabe !

 

La Gravette :

 

Une gravette (on dit gavrette à la Turballe) désigne une étrille.

 

L'anse du Boucau, Les Bouquins :

 

Rien à voir avec les bouquinistes ici mais plutôt avec les boucao (les crevettes grises).

 

 

Animaux terrestres :

 

Assez bizarrement les toponymes marins fourmillent de noms d'animaux bien terrestres sans que l'on sache vraiment pourquoi.

Les Bœufs Jaunes, Le Bœuf, La Truie (parfois orthographiée « La Truye » (XVIIIe) où l'on reconnaît mieux la prononciation gallaise \tʁœj\), La Jument, La grande et petite Jument, Le Nez-de-Chien, Tête de Mouton, Les Moutons, ... Il y a aussi "Pourciaux", fidèle à la prononciation locale que l'on peut lire sur la carte de 1625.

Il est essentiellement question de bovidés, de porcins de chevaux et de capridés.

 


Certains de ces termes ont été emprunté par le français technique comme banche, platin ou basse. Le français parisien n'étant pas une langue maritime, des termes venus d'autres langues d'Oïl (normand, picard, gallo, poitevin) ont dû être empruntés.

 

 

Bibliographie :

Cartes anciennes et modernes :

Dupont J. Carte des côtes du Golde de Gascogne, s.n, 1625.

 

s.n, Carte de Bretagne, s.n, 1630

 

Tassin C. Carte générale de toutes les costes de France : 19 Partie de la coste de Bretagne, s.n, 1634

 

Pene C. 8eme. carte particulière des costes de Bretagne qui comprend lentréé de la Loire et l'Isle de Noirmoutier comme elles paroissent à Basse Mer dans les grandes marées, s .n, 1693

 

S.n, Côtes de Bretagne, position des batteries, s.n, XVII-XVIIIe

 

S.n, Carte des côtes de Bretagne, s.n, XVIIIe

 

Binet H. Côte de jade. Plan de la station balnéaire de St Brévin l'Océan. 1929

 

Geoportail

 

 

Études :

 

Les études sur la thalassonyme concernent surtout la langue bretonne (Gildas Bernier, Alain Le Berre), elles sont malheureusement rarissimes concernant le domaine d'Oïl.

On peut cependant citer l'étude de F. Falc'hun qui mentionne des toponymes haut-bretons :

 

Falc'hun F. «Toponymie nautique des cotes bretonnes», Annales de Bretagne, 1948

 

Le site Des Noms et des Hommes propose plusieurs articles sur la thalassonymie de Piriac et de Mesquer.

Pêcherie dans le sud Loire

Pêcherie dans le sud Loire

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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 09:55

Pour le quatrième opus de notre série (après La Turballe, Le Pouliguen et La Roche-Bernard) nous allons nous intéresser à une problématique un peu différente, car je l'annonce tout de suite, le nom de Saint-Lyphard en breton parlé n'a jamais été collecté. Cependant nous avons peut être un indice comme nous le verrons plus bas. Suspens, suspens...

 

Saint-Lyphard s'étend donc au bord de la Brière et se trouve aujourd'hui en pays gallo. La langue bretonne a dû y disparaître durant le XVIIIe siècle comme l'indique à la fois l'étude de la toponymie (Le Moing) et les cartes d'époque où figure la frontière linguistique (Nolin puis Homann).

 

Son nom ne change que peu dans les textes, on retrouve la forme savante Sanctus Lyphardus en 1287 (Kerofis).

La commune possède deux noms en gallo : Seint Lifa /sɛ̃lifa/ et Seint Nifâ /sɛ̃nifɑ/.

 

Le second est titillant, vous aurez remarqué que le « l » s'est transformé en « n », c'est peu de chose mais c'est peut-être une prononciation dérivée du breton comme je vais essayer de vous le montrer.

 

En breton saint se dit sant et se prononce selon les cas [sɑ̃nd\t] ou [sɑ̃n], le « n » est donc généralement prononcé (même si ce n'était pas le cas du breton tardif de Batz : [sɛ̃t] (Mathelier).

Ce « n » a parfois tendance à amuïr (faire disparaître) la consonne suivante.

 

On en retrouve plusieurs exemples, comme dans le nom de Saint-Nolff (Sant-Nolf ou Senolf en breton) de l'autre côté de la Vilaine. Vous avez peut être remarqué que ce nom ressemble beaucoup à notre Saint-Molf, eh bien vous avez vu juste car Saint-Nolff apparaît sous les formes Sainct Molff en 1421 par exemple. Nous avions donc un « m » à l'origine qui a été « mangé » par le « n » du mot breton sant.

C'est la loi du moindre effort, deux consonnes étant plus difficiles à prononcer qu'une seule, une a disparue. Sant-Molf prononcé /sɑ̃nmɔlf/ a finalement donné /sɑ̃nɔlf/.

 

La prononciation gallèse de saint-Lyphard a peut-être la même origine : breton : */sɑ̃nlifar/ → */sɑ̃nifar/, puis en passant en gallo : →/sɛ̃nifɑ/.

 

En résumé, la forme gallèse Saint Nifâ pourrait garder en mémoire une ancienne prononciation bretonne de Saint Lyphard qui devait alors  être quelque chose comme *Sant Nifar.

 

Moralité, les noms de lieux gallos peuvent révéler bien des choses !

 

 

Bibliographie :

 

Chassé V. and Institut Chubri. Prénoms de Haute-Bretagne: Déz ptit non en galo. Temps-An Amzer, 2013.

 

Lecuyer F. Le Teinzou dou galo.

 

Auffray R. Le Petit Matao, Rue des scribes, Rennes 2007

 

Mathelier Y, Le guérandais, mémoire de master, s.l, 2005

Site :

Kerofis : http://www.fr.brezhoneg.bzh/40-kerofis.htm

 

Sant-Nifar ?

Sant-Nifar ?

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 08:45

Parlons grammaire ! Après ces deux mots il ne doit plus rester que les lecteurs les plus hardcores de ce blog. Nous parlerons cette fois des pronoms personnels.

 

Vous êtes encore là ? Si c'est le cas vous devez savoir que le système des pronoms personnels est franchement tordu en français où ils sont particulièrement divers (je, me, moi/ il, le, lui, se/...). Super, et bien le gallo n'est pas mal non plus dans son genre ! Sans aller trop dans les détails nous allons voir quelques particularités du gallo (le système que vous trouverez ici est actif dans la majeure partie du nord-ouest du département).

 

Orthographe: 

Les exemples issus du livre Eugène Cogrel raconte sont en graphie Pihern, les autres en graphie Moga.

 

 

° Pronoms personnels sujet

 

Comme dans « je mange ».

Jë (j'), Tu, Il (i), Al (a), Jë (j'), Vou (vz), à la troisième personne on peut avoir Il (i) à la fois pour le masculin et le féminin, même si dans cette zone on fait généralement la différence entre les deux en employant Al (a) aussi au pluriel.

Pour le féminin il existe aussi une autre forme: Èl (è) semblable au français.

 

Exemple:
I s'chonmi* (Il se leva)


° Pronoms COI

 

Comme dans « je viens l'aider ».

Më (m'), Të (t'), Li (l'), Li (l'), Nou (nz), Vou (vz), Lou (lz)

 

Exemple :

lou saowvë la vi* (leur sauver la vie)

 

° Pronoms COD

 

Comme dans « je le mange ».

Më (m'), Të (t'), Le (l'), Lâ (l')(laz), Nou (nz), Vou (vz), Lé (lz)

 

Exemples:

May jë m'dizé* (moi je me disais)

Je la'z épouserai (Jouin S. p 89)

En ce qui concerne les troisièmes personnes le son /l/ est plus fort lorsqu'elles sont suivies par une voyelle:

Jë ll'em (je l'aime) se prononcera à peu près « jël'lëm »

 

°Pronoms toniques ou renforcés

 

Comme dans « moi je mange »

Mae, Tae, Li (lu), Yel, Nou (Nouzaotr), Vou (vouzaotr), Yeû, Yeûl

 

Exemples:

May jë m'dizé* (moi je me disais)

Yeùl è në tir pu lé vach* (Elle, elle ne trait plus les vaches)

 

Au pluriel on trouve aussi:

Nouzaotr / Vouzaotr / Eûzaotr

Ou encore

Nou tërtou (nous tous)

 

° À l'imperatif

 

Comme dans «Dis-moi ! »

Dans notre zone l'impératif présente une forme spéciale:

Më (m'), Të (t'), Le (l'), Lâ (l'), Nou (nz), Vou (vz), Lé (lz)

 

C'est le paradigme des pronoms COD que nous avons vu plus haut.

 

Exemple :

Siët- don ! = (assis toi !)

 

 

°Pronoms échos

 

Autre particularité, on retrouve très souvent des «pronoms échos », c'est à dire des pronoms répétés pour créer un effet d'emphase après le verbe.

Mae, Tae, Li (lu), Yel, Nou (Nouzaotr), Vou (vouzaotr), Yeû, Yeûl

 

Exemples:

Mae j'së mae (Moi je suis /-moi/)

Siméon të li en kosto* (Simon était /-lui/ un costaud)

 

Ce type de structure existe aussi en breton vannetais.

ha me zo ar gein er groéz (Et je suis /-moi/ sur le dos de la croix) source: Kamdro en Ankeu.

C'est d'ailleurs aussi le pronom tonique (mé≠me) qui est employé dans les parlers bretons du sud.

 

 

La richesse des pronoms personnels dans les langues latines actuelle a pour origine les cas du latin, par exemple, pour la première personne du singulier :ego (accusatif), mē (accusatif), mei (génitif), mihi (datif), mē (ablatif).

 

 

Exercices :  

1) Nous nous levons = __'___ chomon  

2) Dis moi = Di___  

3) Nous les mangeons = __ ___ mànjon  

4)  Elle, elle travaille = ___ ___ travâlh   

 

Réponses (passez la souris ci-dessous pour voir les réponses): 

1) j' nou 2) më 3) j'lou 4) Yeûl al

 

 

Bibliographie :

 

Auffray R. Chapè chapiao, rue des scribes, 2012

Jouin S. Le parler gallo d'Abbaretz et d'ailleurs, Thèse, université de Nantes, 1982


Les exemples avec un * sont tirés de

Cogrel, E. Eugène Cogrel raconte, Groupement culturel Breton des pays de Vilaine, 2012

Quéniquen

Quéniquen

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23 janvier 2016 6 23 /01 /janvier /2016 16:07

On entend encore souvent que le gallo, le « patois » ne serait qu'un français déformé. Nous avons déjà vu que ce n'est pas du tout le cas et que ce qu'on appelle le gallo est en fait la forme qu'a pris le bas-latin en Bretagne. Il fait partie des langues d'Oïl et du continuum roman.

 

Aujourd'hui nous nous pencherons sur un ensemble de textes médiévaux écrits par un certain Guillermus de Sancto Andrea originaire du pays Nantais (Brière). Vous verrez que certains mots rappellent fortement ce qui peut encore s'entendre aujourd'hui.

 

Guillermus de Sancto Andrea.

 

Notre homme a vécu durant le XIVe et était originaire de Brière, d'où son surnom « De Sancto Andrea » qui n'est autre que l'actuelle commune de Saint-André-des-eaux.

La Bretagne de ce XIVe était un pays déchiré par une redoutable guerre de succession qui opposait (pour résumer rapidement) une Bretagne monfortiste soutenant Jean III de Monfort, alliée aux anglais et luttant contre l’annexion du duché par la France et une Bretagne blésiste soutenant Charles de Blois, alliée aux français.

Comme beaucoup de guérandais, Guillaume soutient le parti de Jean de Monfort dont il deviendra le secrétaire. Il écrira le Libvre du bon Jehan duc de Bretaigne poème retraçant cette guerre fratricide.

De Saint-André ne rate d'ailleurs jamais une occasion de louer le courage des guérandais :

En Guerrande l'ont fist bannir

Que chascun bien s'appareillast

Et en sa garde s'en alast

Et se meïst en ordennance.

Trop pou creignoint touz ceulx de France (v3398)

 

(trad: On fit annoncer à tous de bien s'équiper, d'aller prendre sa garde et se mettre en position de combat. Ils ne craignaient pas du tout ceux de France,)

 

Nous allons donc nous pencher sur ces écrits et vous verrez que ce «patois» n'est pas sorti du néant, mais qu'il a lui aussi une histoire ancienne.

 

 

Vocabulaire :

Quelques comparaisons entre les mots utilisés par Sant-André et le gallo actuel en pays nantais (cela n'empêche pas ces mots d'être bien connu ailleurs!).

 

Ahan (peine, douleur). Idem en gallo.

Ayve (eau), c'est une des formes employées par Saint-André. Ce mot ev se retrouve encore en gallo.

Berton (breton), le voilà le voilà ! Le fameux r syllabique ! De même « grimace » est écrit « guermace ».

Blaign, Blaingn (Blain), la palatalisation finale est toujours d'actualité.

Chouse  (chose), bonnour (bonheur), ... ces "ou" au lieu de "o" sont encore fréquents en gallo nantais.

Cute (cache) mot typique des parlers romans de l'ouest.

Cza (çà) rien d'étonnant ici. Ce mot est devenu très rare en français, il est cependant encore actif en gallo : viens çà = viens ici (Campbon).

Devers (vers) encore actif.

Fiens (fumier) fien ou fian en gallo actuel.

Engoissou (angoissé), les finales en -ou sont déjà nombreuses chez Saint-André : Espagnoux (Espagnols),baratou(r) = trompeur,...

Ennuyt (aujourd'hui) vous avez peut être reconnu le mot anë, ané. Formé à partir de la racine « nuit ».

Flour (fleur) fllourr en gallo.

Huche (crie), mot bien connu, hucher c'est « crier ».

Musser (faufiler) idem en gallo.

Ou (du, au) par exemple dans: «Par especial ou pays » (v.68)= spécialement au pays. Ce petit mot se retrouve encore dans la presqu'île «la voiture ou médecin», «il est ou travail» (Petit Matao).

Pour (peur) idem.

Poure (pauvre) idem.

Prinson (prison), « prise » se dit prinse en gallo.

Quou (queue) idem.

Remenbrer (se)  (se rappeler), toujours actif de nos jours, ce verbe est depuis passé en anglais (to remember) par l'intermédiaire des normands.

Ros (roseaux) semblable en gallo actuel.

Soullaill(soleil) prononcé soulaï actuellement.

Vueill  (vieux) idem.

 

En conclusion, c'est sans surprise que nous retrouvons bien quelques mots ou traits phonétiques toujours présents dans le gallo local.

 

(Good old times)

 

Quelques mots disparus depuis.

 

Coint (élégant) = ce mot n’existe plus en gallo que je sache, mais est passé en breton sous la forme « koant » (joli-e, mignon-e)

 

Malo ! = Cri de guerre des bretons. C'est sans doute de Saint Malo qu'il est question, de la même manière que les français criaient le nom de Saint-Denis et les anglais Saint George.

 

Ardoire (brûler) = n'existe plus en gallo du pays nantais, un cousin proche existe toujours : arsin (goût de brûlé). Le verbe "arder" existe toujours en Penthièvre.

 

 

Gwilherm Sant Andraz ?

 

Guillaume était-il bilingue ? Selon les études de J-Y Le Moign le breton était toujours parlé à Saint-André à cette époque. La toponymie bretonne y est en effet abondante : Kerméans, Brangouré, Rouëllo, Tréhé, Kerquesso, Ker Glâne,  ...

De plus le breton était encore la langue unique ou principale de la masse populaire dans de nombreuses communes de cet ouest du pays nantais qu'il connaissait et aimait tant.

 

Pourtant nous ne savons pas si c'était aussi le cas de la noblesse locale. Elle pouvait très bien « snober » le peuple et parler uniquement roman.

Je n'ai pas trouvé d'indice vraiment convaincant d'une connaissance de la langue bretonne par Guillaume, mais il est certains que son « français » était influencé par la phonétique du breton.

 

1) Neutralisation

 

La « neutralisation » est un phénomène breton qui durcit les consonnes sonores finales : le b de «mab» (fils) se prononce /p/ lorsque le mot est en position finale ou suivi d'une voyelle par exemple.

(Vous en rêviez, le voilà, un tableau avec quelques équivalences entres consonnes sonores et sourdes)

 

Les rimes mettent en évidence ce type de neutralisations :

 

devise/ justice  (il prononcait donc « devise » /s/)

Huche / juge (et « juge » /ʃ/)

De plus il trahit cette prononciation en hésitant entre plusieurs graphie: guise est ainsi écrit parfois guisse ou en écrivant le mot dague « daque ».

 

Il est important de noter que cette prononciation est toujours active dans le gallo local. De Saint-André parlait donc peut être déjà un parler roman à la phonétique influencée par le breton, mais cela ne prouve pas qu'il parlait cette langue.

 

2) Bretonnisation de l'anglais

Plus amusant, le nom de l'anglais Hugh Calveley est bretonnisé en Kervalay. Certainement un jeu de mots, qui pourrait s'expliquer simplement par une familiarité avec la toponymie bretonne.

 

 

3) Braign, bran, brein,..

 

Il y a un mot qui apparaît comme assez mysterieux dans le lexique de Saint-André : « braign », qui fait figure d'insulte :

 

Il ne doit pas estre gourmant

Ne homme braign, ne mesdisant (v.4794)

 

Dans le manuscrit dit A (plus tardif) ce mot n'est pas présent, à la place on lit « purain » :

ne homme purain, ne...

 

J-M Cauneau et D. Philippe hésitent sur ce mot et le rapproche de brehaigne (stérile) ou de bran (son). Ces deux mots existent encore en gallo et la seconde proposition est séduisante, d'autant plus que le mot brennou veut dire « sale » à Nantes et dérive de bran.

Je propose une autre piste ici, l'adjectif breton brein (pourri, infect) qui se prononce fréquemment « bregn » est très souvent utilisé en composition pour former des insultes.

 

Après quelques menus indices qui n'éclairent pas grands choses, il faut bien se résoudre à conclure que nous devrons nous satisfaire d'un « peut-être » à la question initiale, Saint-André parlait-il breton ?...

 

Guillermus parlait-il gallo ?

 

La question peut sembler provocante mais elle mérite d'être posée. Qu'aurait répondu un breton de langue romane à la question « que parlez-vous ? » (gallo, roman, nantais,…), est-ce qu'il avait l'impression de parler une langue différente de celle ses voisins français ou normands ? Langue gallaise et française sont deux teintes d'un tout: le continuum roman (une vidéo sur ce qu'est le continuum roman). C'était d'autant plus vrai à l'époque.

 

Bibliographie :

 

De Saint-André G. Chronique de l'État breton, texte présenté par Cauneau J-M et Dominique P. PUR, Rennes, 2005

 

Reis R., Die Sprache im "Libvre du bon Jehan, Duc de Bretagne", Junge, Erlangen, 1903

 

Auffray R., Le petit Matao, rue des scribes, Rennes, 2007

 

Le Moing, J.-Y. Les noms de lieux bretons de Haute-Bretagne. Coop Breizh, Spézed. 1990

En 1379 les bretons prennent le château angevin de Pouancé.

En 1379 les bretons prennent le château angevin de Pouancé.

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 17:09

Nous avions vu dans un article précédent les mots gallos empruntés par le breton. Cette fois nous ferons l'inverse (emprunts et substrats bretons).

Avant tout, il est important de préciser que la tache n'est pas simple, et il y a bien des pièges sur le chemin de celle ou celui qui cherche des mots bretons en gallo.

 

Piège 1. Le breton a emprunté bien plus au roman que l'inverse.

Les parlers romans jouissaient autrefois d'un prestige que le breton n'avait pas. Il était de bon goût d'emprunter au roman parmi les bretonnants alors que les emprunts des locuteurs de gallo/français sont souvent dépréciatifs. Lorsqu'un mot est commun au breton et gallo, s'est souvent un emprunt du breton au gallo.

 

 

Piège 2. Le gaulois.

Le breton et le gaulois sont deux langues de la même famille. Une grande partie du département a parlé succèssivement ces deux langues proches. Il n'est pas toujours simple de savoir si un mot celtique en gallo est breton ou gaulois. Pour trancher, il faut regarder si ces termes existent dans des zones où le breton n'a jamais été parlé.

 

Dans cet article nous ne nous intéresserons qu'à la zone située à l'est de Guérande. À l'ouest de celle-ci le contexte est trop différent car encore bretonnant à l'époque moderne voir contemporaine.

 

Lorsque le mot n'est pas suivi d'une indication de lieu c'est qu'il est utilisé un peu partout.

 

A-droezz: (Châteaubriant: F-Lecuyer) De côté.

Semble venir du breton a-dreuz (de travers). Sans doute un emprunt argotique.

 

Agouvrë (Derval, Guémené-Penfao,source : Pihern): Dot.

Du breton “argouvroù” (dot). À rapprocher du cornique “argovrow” et gallois “argyffrau”.

 

Anouyèrr (Herbignac, source : F-Lecuyer) : Génisse.

Du breton “annoer” (génisse). Répond au cornique “annor” et au gallois “annair”.

 

Bëlion. Gros cailloux.

S'il n'est pas gaulois, ce mot pourrait venir de la racine bretonne “bilienn” (galet). Dans tout les cas il est issu du celtique “bul” (pierre ronde).

 

Begen, beyen : Lombric.

Du breton “buzhugenn” (lombric), certaine formes du breton vannetais sont très proches: “bugen” à Hoëdic ou encore “begen” vers Damgan. Paradoxalement, le mot breton pour le vers de terre a la peau dure. Ce terme est resté vivant en gallo. Mais c'est aussi un des mots bretons passés en français de Basse-Bretagne sous la forme “buzhug”.

Ce mot a des dérivés comme “bighenée” (liasse de vers pour pêcher l'anguille). Ce mot a été très tôt repéré comme un mot indicateur. En effet, il y a des communes où l'on dit “begen” et d'autres “âchè” pour ce petit animal. La présence du mot “begen” en gallo local indiquerait la présence ancienne de la langue bretonne dans la commune.

À noter cependant que des formes proches semblent exister ailleurs (autours de Bordeaux), sans doute à cause du substrat gaulois.

(Atlas linguistique de France. Begen, âchè et ver)

 

Botogètt (Brière, F-Lecuyer). Sorte de sabot surmonté de cuir.

Du breton “botoù-koed” (sabots). Le mot bicacouaq à Sainte-Reine-de-Bretagne, de même sens, pourrait peut-être en être une corruption.

 

Berlu (Campbon : F-Lecuyer, Chauveau) : Digitale.

Vient du breton brulu de même sens. Cf cornique brylu (roses) et briallu (primevères) en gallois. Ce mot semble rare en pays nantais.

 

Berzounèt. Locuteur de breton (fem : berzounètt).

Du breton "brezhoneg" (langue bretonne).

 

Carriqhèll. Charrette à bras.

Du breton “karrigell” (brouette). Mot encore assez populaire.

 

Carvengn, Qervengn (source : revue Pihern). Charogne

Du breton “karvan” (charogne, gencive, mâchoire), à rapprocher du gallois carfan.

 

Corzeo (Brière, La Madelaine). Roseaux.

Du breton “korz” (roseaux), à rapprocher du gallois “cors” et du cornique “cors”.

 

Coscorée (secteur du Grand-Fougeray, source : F-Lecuyer). Une grande quantité.

Du breton “koskor” (serviteurs, ensemble du personnel d'une maison). Correspond au gallois “cosgordd”. 

 

Craïsant (Bouvron, source : Maillard). Carrefour.

Du breton “kroaz-hent” (carrefour).

 

Fonnabl (Brière, La Madelaine ). Rapide.

Du breton “fonnabl” (abondant, rapide) formé à partir de “fonn” et répond au gallois “ffyn”. Ces mots viennent cependant du latin “fundere” (répandre).

 

Gronner (Brière, La Madelaine). Envelopper.

Du breton “gronn” (enveloppe), “gronniñ” (envelopper) qui répond au cornique “gron” (idem.) et au gallois “crymo” (compact). Ce mot est aussi connu en pays guérandais.

 

Héch. Carex.

Du breton “hesk” (carex). Correspond au cornique “hesk”, au gallois “hesg”, à l'irlandais “seisc”.

 

Loyè (Guémené-Penfao, source: Pihern), noyè (Guénouvry, source : Delanoe), oyao (La Madelaine). Coffin, corne de faucheur.

Du breton “hogell” (coffin). Après une palatisation du “g” et disparition du “l” final, le mot a donné *hoyè d'où “oyao” en Brière. Avant de se voir rattaché un “l” ou un “n” à l'initiale par fausse coupe dans les communes plus à l'est: “un hoyè → noyè” et “l'hoyè → loyè”. Encore plus à l'est on utilise un autre terme “boetiao” (Sion).

 

"Ma doue benniget !" (Saint-Malo de Guersac). Bon diou ! (juron)

Du breton "Ma doue benniget", les jurons devaient mieux passer en breton. Emprunt arg.

 

Mahô. Locuteur de breton.

Du breton "mav" (jeune homme).

 

Oualë. Pleurer

Voir cet article.

 

Pobran (Pornic, Presqu'île: Chauveau): Bouton d'or.

Du breton pav-bran de même sens (litt. Patte de corbeau). Mot connu dans la presqu'île et autour de Pornic.

 

Pégemènn (Fégréac, source : F-Lecuyer). Argent.

Du breton “pegement” (combien). Emprunt récent et argotique.

 

Penbass (Guémené-Penfao, source : E-C p.31). Bâton.

Du breton “penn-bazh” (bâton). Emprunt récent et argotique.

 

Pratèll (Fégréac, source : F-Lecuyer). Pré

Voir cet article.

 

Qhengnë (Guémené-Penfao, source : Pihern). Paître au ras du sol. Enlever la peau.

Du breton “kignat” (enlever la peau), à rapprocher du gallois “cynnu” (détartrer). E. Ernault cite le mot gallo “quigner” dans les environs de Saint-Brieuc.

 

Qhett (Plessé). Rien du tout.

Du breton “ket” (rien). Fonctionne avec les verbes “entendre” et “comprendre”, “j'y comprend qhett !”. Cette expression est aussi connue dans une commune du Maine. Sans doute un emprunt récent.

 

Qhic (Plessé). Mauvaise viande, carne.

Du breton “kig” (viande).

 

Tonn (Brière, La Madelaine). Surface de la terre.

À rapprocher du breton et de l'irlandais “ton” (peau, surface). Ce mot était aussi connu en gaulois “tona” (surface, peau) qui a donné le mot “tonneau” en français (de “peau/surface”, le sens a dérivé à celui de récipiant..., la “peau” du vin).

 

Trenchon. Oseille

Du breton “triñchon” (oseille), à rapprocher du gallois “dringon”, et dérivé de “trenk” (aigre). Ce mot, comme “begen”, est bien connu dans l'ouest du pays nantais.

 

 

Sources :

 

Plessé : collectages personnels auprès des époux Desbois.

Saint-Malo de Guersac : J. Evain (famille)

 

Ernault E. Mots et expressions celtiques dans le gallot de Haute-Bretagne, Revue celtique, T.V, Vieweg, Paris, 1881 p.218

 

Ernault E. Etymologies bretonnes, 3, Ket, Annales de Bretagne, tome 15, 1889, p 56.

 

Capelle C. Le gallo et les langues celtiques. Édition commune, Rennes, 1988

 

Chauveau, J-P. 1985. 'Quelques emprunts du gallo au breton', La Bretagne Linguistique 1, CRBC.

 

Gilliéron J et Edmont E. Atlas Linguistique de France, Champion, Paris, 1910

 

Delanoë, V. Chat d'écureuil et pomme d'orange, s.n, Guénouvry, 2003

 

Mikael, Y., & Cogrel, E. Pays mitaw, pays breton: histoire, linguistique & toponymie d’un pays breton entre Loire et Vilaine. Blain: Pihern. 2010

 

Cogrel, E. Eugène Cogrel raconte, Groupement culturel Breton des pays de Vilaine, 2012

 

Maillard, A. Le parler du pays de Bouvron. Ploudalmézeau: Label LN. 2009

 

Deshayes Albert, Dictionnaire étymologique du breton, Chasse-marée, Quimper 2003

 

Association la Madelaine d'hier et d'aujourd'hui, Parlers et patois de la Madelaine...en Brière, Saint-Nazaire association, 2008

 

Dictionnaire de gallo en ligne : Lecuyer Fabien, http://teinzoudougalo.unblog.fr/teinzou-dou-galo

 

Französisches Etymologisches Wörterbuch : https://apps.atilf.fr/lecteurFEW/index.php/

Entre Lanhio et Bréca

Entre Lanhio et Bréca

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11 novembre 2015 3 11 /11 /novembre /2015 08:36

Les langues ont toujours emprunté des mots à leurs voisins et c'est bien sûr aussi le cas de la langue bretonne. Pour des raisons sociales, la langue bretonne à largement emprunté au gallo, ou plus généralement aux langues romanes, alors que de son côté le gallo a très peu emprunté au breton, et le substrat breton y est minime. La situation de ces deux langues pourrait rappeler celle des îles britanniques où la langue anglaise s'est étendue sur des territoires autrefois celtiques mais n'a que très peu emprunté à ces langues, alors qu'à l'inverse le gallois et les langues gaélique comptent de nombreux anglicismes. Ces dernières ne jouissaient pas du même statut dans les représentations de l'époque.

Nous verrons un choix de quelques mots bretons, empruntés au gallo ou plus généralement à une  langue romane.

 

Le titre est un clin d’œil à un autre article « quand les gallos imitent les mahos », le mot « maho » désigne les bretonnants en gallo et serait formé du breton « mav » (jeune homme).

 

Jediñ : Calculer.

à rapprocher du poitevin « jeter » (connu en Vendée par exemple) signifiant aussi « calculer ». Ces mots ont la même origine que le français « jeton ». Les jetons servaient en effet à l'origine à calculer. En gallo nous ne trouvons plus que « carqhulë » dans ce sens, les zones alentours connaissant ce mot, il est très probable que les gallaisants aient connu puis perdu ce verbe.

 

Boutin : En commun.

Ur park boutin c'est un champ commun en breton, un cllos boutin c'est un champ commun en gallo (il y a un "pré boutin" à Crossac).

Petit mot fort pratique « boutin » à la même origine que le français « butin » ou que l'anglais « booty ». En effet « butin » avait en moyen-français la même signification que nos langues bretonnes : mettre quelque chose à butin = mettre quelque chose en commun.

Les abeilles « butinent » est c'est encore le même mot. Elles vont ça et là puis regroupent, mettent en commun.

Ce mot semble germanique (haut-allemand bute, proie) et serait passé dans nos langues par le jargon maritime.

 

Flour : Doux.

Ce mot vient d'un mot roman pour fleur. Peut-être bien le gallo où ce dernier se dit « fllour ». L'anglais « flour » (farine) a d'ailleurs aussi la même origine romane, « la fleur de farine ». On le retrouve encore dans le breton « floudelis » (fleur de lis ).

 

Brav : Beau

On voit parfois ce mot donné comme un emprunt au roman. Le gallo dit en effet « brave », ce mot « brave » est aussi connu en français et dans bien d'autres langues romanes (italien, espagnol, occitan,...). Mais il est aussi bien connu dans d'autres langues celtiques (braf (agréable) en gallois brea en irlandais). Les dictionnaires sont souvent peu loquaces sur l'origine de ce mot. Mystère donc.

 

Nouelenn : Chant de Noël.

Emprunt à un mot roman. Noël se prononce « nouel » dans de nombreux endroits de Haute-Bretagne (Guémené-Penfao, Nivillac,...) ou encore "noué" (Brière). Une autre prononciation : naù à Cordemais.

 

Señdegri / Jeñdegri : Datura.

Dans le Morbihan on utilisait la datura (plante hallucinogène) pour faire de mauvaises blagues et la jeter dans le cidre. En pays gallo c'est de la « cendre de gris » que l'on jetait dans le cidre avec le même but. La manière est différente mais l'usage et le but sont les mêmes, les bretonnants ont emprunté l'expression « cendre de gris ».

 

A-gri : Beaucoup, en grand nombre.

Expression vannetaise qui fait beaucoup penser à une expression gallaise du pays nantais « a-griy » de même sens (Guémené-Penfao). Ce mot est un bon exemple de la complexité des recherches étymologiques entre breton et gallo lorsque le substrat celtique ancien s'en mêle. Le gallo nantais « griy » doit avoir la même origine que le béarnais « grei » désignant un troupeau, que l'on retrouve dans le moyen- français « grège » de même sens, qui à donné l'actuel « grégaire », bien. Cependant cette racine est celtique et se retrouve en breton « gre », en gallois « gre » et en irlandais « graigh ». Alors qui à piqué à qui ?? L'absence de mutation (on dit a+goude= a-c'houde, mais nous n'avons pas eu a+gre=*a-c'hre) me fait pencher plutôt pour un emprunt du breton au gallo mais sans certitude.

 

("et ne pas le boire abondammant comme ça", Dihunamb)

 

Riboulat :Déambuler, circuler.

 

En Brière le verbe « ribouler » veut dire « tomber en roulant ». Ribouler existait aussi en français avec les sens primitif de « rejeter une boule » aux jeux (d'où le nom "re-boule-er"), puis par glissement : frapper, repousser et rouler.

 

Rabin : Allée d'arbres.

Se dit aussi en gallo « rabine » avec le même sens. Ce mot veut dire primitivement « champs de raves ».

 

Chasplouzenn : Chenille.

 

En gallo nous retrouvons le même mot : « chaplouzz ». Ces termes ont la même origine que l'anglais « caterpillar » et dérivent du vieux français « cate pelose », « chat pileux».

 

Kos-enn : Charançons, vers intestinaux.

 

En Brière on parle de “cô” pour les charançons, ce mot se retrouve aussi à l'est de la Bretagne et dans les autres langues d'Oïl, souvent sous la forme “cosson” dans le Coglais et jusqu'en Suisse romane. Ce mot se retrouve aussi en moyen-français : cosson. Tous sont dérivés du latin “cossus” qui désigne une sorte d'insecte.

 

 

Tabut: Dispute .

 

Ce mot est aussi connu en gallo, par exemple dans le verbe tabutë (chercher des noises), se tabutë (se tracasser). Le mot tabut se retrouve en fait dans presque tout le domaine d'Oïl avec le sens de tapage, fracas. Il est attesté en moyen-français où tabuster signifie «se quereller» et tabut «fracat». Tout ces mots dérivent probablement d'une onomatopée (comme «tapage», «taper», faire une «tape»...).

 

Judell: Foulque.

 

C'est l'un des noms bretons d'un petit oiseau des marais. En gallo on dit aussi judell pour le même animal. Dans d'autres endroits ou à d'autres époques, il désigne aussi des oiseaux physiquement proches de la poule d'eau: joudelle ou jodelle en moyen-français. La forme judelle se retrouve surtout dans l'ouest, plus au sud on a des formes proches du moyen-français joncelle comme jôzelle (Vendée)...

 

 

Kouezhañ e bod (breton de Groix) : Tomber en ruine.

 

"Êtr en bott" c'est être en ruine dans gallo nantais. On dit aussi "tomber en botte" qui est l'équivalent exact de l'expression groisillonne. Cette expression peut-être entendue outre Altantique, au Québec et dans les Antilles. Tomber en botte c'est donc tomber comme une botte (de foin).

 

 

 

Français de basse-Bretagne :

 

Curieusement il semble que quelques mots gallos se trouvent en français de Basse-Bretagne sans qu'ils soient connus en breton.

 

Pignou-se :

Emprunt au gallo. À rapprocher du français piailler, de l'ancien français « pignier ». Ces mots sont d'origine onomatopéique.

 

 

Sources :

Piette Jean-Raymond-François, French loanwords in middle Breton, University of Wales, Cardiff : 1973

Französisches Etymologisches Wörterbuch

Deshayes Albert, Dictionnaire étymologique du breton, Chasse-marée, Quimper 2003

Association la Madelaine d'hier et d'aujourd'hui, Parlers et patois de la Madelaine...en Brière, Saint-Nazaire association, 2008

Quand les Mahos imitent les Gallos
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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 20:17

La toponymie, un peu comme l'archéologie, permet quand elle est bien utilisée de remonter le temps. Nous ne remontrons pas le temps avec des châteaux ou des céramiques mais avec des mots.

La toponymie nantaise est essentiellement romane, avec quelques noms de lieux gaulois, et quelques rares toponymes bretons.

 

Nantes est une ville et pose donc un problème, les citadins ont une fâcheuse tendance à créer des toponymes à partir de noms d'Hommes. (aah le genius-loci n'est vraiment pas mort!). Il faut donc souvent sortir de l'intra-muros pour trouver de « vrais toponymes ».

 

1) Gallo

 

Voici quelques toponymes romans, assez typique du pays gallos qui ne sont pas forcément transparents pour un francophone :

 

Le Bignon : En gallo un « bignon » désigne une source.

 

Doué Garnier : Le « doué », c'est le lavoir en gallo dont un certain Garnier était le proprio.

 

La Noë Lambert : Une noë, c'est un terrain bas et humide en gallo. Vu l'emplacement de la ville de Nantes, il n'est pas étonnant de retrouver ce mot plusieurs fois.

 

La Nouëtte (1857) : la petite noë.

 

le Clos Ferré : Un « clos » c'est un champ « clos ». Ferré est le nom d'un ancien propriétaire.

 

La Sausaie : La sauze c'est le saule, la « sausaie » est donc le lieu planté de saules.

 

Le Pré d'Eubas (1771): Plus souvent nommé « pré d'Aval » (une forme normalisée?), Eubas vient du gallo « abas », le sud ou le bas d'une zone. Ce toponyme répond au « pré d'amont ». Tous deux sur la petite « Biesse ».

 

La Boire de Toussaint : « boire » désigne dans les parlers de la basse Loire une sorte de petit golfe formé par le fleuve. Il existait plusieurs « boires », par exemple la boire des Recollets.

 

Les Ecrois : Désigne un dépôt de sédiments (sable, gravier,...) transporté par le courant ("alluvion" en français). A l'est de l'île de Nantes.

 

La Musse : Une "musse" est un passage dans une haie.


L'Echallier: Sorte d'échelle pour passer par dessus les haies.

 

Le Houssay : Lieu planté de « houx ».

 

(Chantenay, carte non datée, sans doute du XVIIIe)

 

 

Noms de propriétaires.

 

Une grande partie des noms en « -ière » sont construits de telle sorte :

Nom de propriétaire ancien+ (i)ère.

 

Thébaudière : Terres du dénommé Thébaud.

 

L' Angevinière : Terres du dénommé Angevin.

 

La Guillotière : Terres du dénommé Guillot.

 

La Morrhonière : Terre du dénommé Morrhon (peut-être du surnom gallo « mohon » mot péjoratif désignant un asocial)

 

La Tortière : Terre du dénommé Tort (signifiant « tordu »)

 

Ces noms en -ière apparaissent à partir du XIème siècle.

 

 

Les toponymes romans représentent la quasi-totalité de la toponymie nantaise. Ce n'est pas vraiment une surprise puisque c'était la langue de ses habitants. Cependant une autre langue devait s'entendre fréquemment dans les rues de la cité des ducs de Bretagne.

 

 

 

2) Breton

 

En 1491, un chevalier originaire de Cologne entreprend un long voyage. Durant son voyage ce dernier écrit des petits lexiques des langues qu'il entend dans les villes visitées. Et il note à Nantes, surprise...du breton.

Ce n'est en fait pas si surprenant que ça, car les bretons « tonnants » ont toujours été nombreux dans cette ville. D'abord ceux de passage : paludiers du pays guérandais, marchands bas-bretons, marins de toute sorte, nobles venus de Basse-Bretagne en visite ou dans la cour ducale…

Mais aussi les pauvres venus des territoires encore bretonnants du pays nantais ou d'ailleurs en Basse-Bretagne. Ces derniers se seraient manifestement regroupés dans certains quartiers du nord et de l'ouest de la ville dès le Moyen Âge (cf B.luçon, ). Les derniers « quartiers bretons » en date (peuplés surtout de cornouaillais), encore bien vivant dans la mémoire des nantais, étaient ceux de Chantenay (Sainte Anne, Ville-en-Bois, Saint-Clair,…) où la messe sera en breton jusque dans les années 30. Témoignage surprenant, on m'a raconté l'histoire d'un homme né et mort à Chantenay au début du XXème sans jamais avoir appris le français.

En fait, même si les « mahos » comme on les appelait, ont toujours été nombreux, leur empreinte a été nulle sur la toponymie. Ces derniers apprenaient vite la langue locale, et après une ou deux générations nous avions de vrais nantais ne sachant plus un mot de breton.

 

Cependant, comme dans les communes des alentours (Saint-Herblain, Couëron, ...), il existe à Nantes quelques toponymes bretons qui se battent en duel. Voici sans doute le plus connu :

 

Carcouët : Celui-là pète aux yeux. À l'ouest de Nantes, il semble formé de « Car » (lieu fortifié) et de « coët » (bois). Ce n'est manifestement pas un toponyme de « pécore » mais bien aristocratique. Pour que quelques noms de lieux bretons soient présents dans cette zone, il y a dû avoir à époque ancienne une présence bretonnante, sans doute locale (ou en tout cas bien implantée) même si déjà minoritaire. Malheureusement les données manquent.

 

(Le Chemin de Basse-Bretagne à l'ouest de la ville, 1716)

 

3) Gaulois.

 

Noms les plus anciens et les plus difficiles à interpréter il témoignent des premiers siècle de la ville, quand elle était une cité gallo-romaine.

 

les Mauves : Peut-être à rapprocher de *marua « (la rivière) morte » « mortes-eaux », qui a donné des hydronymes semblables comme la « mauve », dans le Loiret, la Marve en Champagne-Ardenne.

 

Chantenay (Chantnài en gallo) : *cantinãcon = le domaine de « Cantinos » (cf Delamarre). Ce nom d'homme gaulois est attesté latinisé (Cantinus, Cantenius).

 

Cheviré (Chuiré en gallo) : Peut-être à rapprocher de Cauariacon (Delamarre) Cauarios (le "héros"), c'est le domaine du héros. Gallois : cawr (géant, champion), vieux-breton : kaour (cf prénom Corentin).

 

Doulon : Peut-être à rapprocher de la racine celtique « dol » méandre d'une rivière (dolenn= polder en breton).

 

Biesse : Petite et grande biesse. Encore une fois c'est une proposition. Biesse pourrait bien venir du gaulois "betua" (bouleau) que l'on retrouve dans le breton "bezv" de même sens. Ce mot gaulois est encore connu dans de nombreuses langues d'oïl ( "bies") et est attesté en ancien français (biez). C'est un terme celtique bien présent dans les noms de lieux. De plus ces arbres apprécient les sols pauvres et humides.

 

Sources :

 

Bertrand Luçon, Les noms de lieux bretons du pays nantais, sous presse. An Amzer

Hervé Tremblay : http://herve.tremblay.monsite-orange.fr/

Delamarre Xavier, Noms de lieux celtiques de l'Europe ancienne, éditions errance, 2012

Dictionnaire de gallo en ligne : Lecuyer Fabien, http://teinzoudougalo.unblog.fr/teinzou-dou-galo/

 

Cartes anciennes :

 

Plan géométrique de F-J Pinson, 1857.

Carte « Sebire », 1795

La Loire-Couëron-Le Pellerin-Nantes, 1771

Plan de Nantes, De Fer Nicolas, 1716

Plan de Nantes, Charpentier H-D, 1846

 

 

Langues et toponymie : Nantes
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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 11:57

Suite de l'article : Berniques, morgouilles et compagnies..

 

Créac, le nom celtique de l'esturgeon.

 

En Vendée « créac »désigne l'esturgeon, ce mot est aussi connu autour de Bordeaux et en provençal. Selon le Französisches Etymologisches Wörterbuch c'est un terme celtique se rattachant au gallois «crag »qui désigne une croûte dure, que l'on retrouve aussi dans le breton kragell (roche). Il faut savoir que l'esturgeon a ceci departiculier que c'est un poisson sans écaille, à la place de celles-ci il est recouvert de plaques osseuses.

 

Cet exemple est assez amusant puisque nous avons un mot celtique pour l’esturgeon connu sur une étendue assez large; alors qu’au sein même de la famille des langues celtiques actuelles on trouve principalement des dérivés de la racine (germanique) « sturio » qui a donné le français esturgeon mais aussi le breton sturj, le gallois stwrsiwn ou encore le gaélique écossais stirean. Le mot créac n’est connu que dans le breton du sud (il est attesté à Groix) sous la forme krea ou kreia (formes qui pourraient bien être des emprunts au gallo au vu de l’absence de la consonne finale).

 

 

Cotriade :

 

Ici à l'inverse nous avons un exemple d'emprunt au breton récent avec le mot « cotriade » aujourd'hui bien connu pour la recette vannetaise et qui vient du breton kaoteriad (marmitée) mais qui est attesté dans le parler de la côte vendéenne et désigne la « part de poisson retenue sur la pêche pour la consommation du pêcheur ». Le lien avec la recette est clair, les familles de marins utilisant la "cotriade" pour cuisiner la"cotriade".

Le mot breton est formé à partir d'un emprunt au latin « caldarium »(chaudron) et du suffixe « -(i)ad » qui désigne un contenu. Plus au sud, en Charente on utilise le mot "chaodrée", cette fois sans influence du breton.

 

 

Mordache :

 

La mordache désigne en Loire-Atlantique et Vendée un type de requin : le requin squatina aussi souvent appelé « ange de mer ». Le FWE donne ce mot comme breton. Encore un composé de « mor » (mer) comme nous en avions vu plusieurs dans le premier article, et d'un mot bien connu « tach ».

Tach veut dire « clou » en breton. Ce mot est d'ailleurs encore bien vivant dans le gallo du 44 où il désigne les gros clous que l'on mettait sous les sabots (appelés « maillettes » dans le nord de la Haute-Bretagne). Tout cela est apparenté au gaulois tascos (cheville, pointe).

Sémantiquement cela semble se tenir, « pointe/clou de mer », pour un animal plein de dents (non ! Je ne ferai pas de blague avec le requin marteau!).

Oui menfin, il y a tout de même un souci, ce mot breton n'existe pas en breton... Je n'ai trouvé aucune trace du mot « mordach ». Les bretonnants disent sagement : ael-mor (« ange de mer »).

Alors à part pour embêter le bon peuple, pourquoi les pêcheurs vendéens et nantais utilisent-ils des mots « crypto-bretons » ?

Trois possibilités (de la pire à la meilleure selon moi) :

* Le FWE s'est trompé. Dans ce cas il faudrait trouver une autre étymologie mais laquelle ? Ce mot semble bien être un composé en « mor » comme nous en avons vu tant d'autres.

**Emprunt d'un mot breton ancien. Peut-être que ce mot a existé en breton et aurait disparu dans cette langue. Mais pas dans les zones alentours.

***Le mot breton « tach » vient en fait du gaulois et donc "mordach" aussi. Il ne me semble pas que ce mot soit connu dans les autres langues celtiques insulaires. Un mot gaulois, *mori-tascos, aurait (à mon avis) très bien pu donner « mordach » dans les langues d'Oïl sans passer par le breton.

 

 

Rigadell-enn

 

Alors là, pas simple, ce sera des supputations ! Ce mot est bien connu en Bretagne et en Vendée, sous plusieurs formes, rigadeau, rigadelle, ragideau et désigne ce qui s'appelle une « coque » ou « palourde » en français standard. Les dictionnaires étymologiques du français donnent à ces mots une origine bretonne : on dit effectivement « rigadell-enn » en breton. Mais les dictionnaires étymologiques bretons (Deshayes) notent ce mot comme un emprunt de l'hypothétique mot ancien-français *rigadel, non attesté et lui même dépourvu d’étymologie.... on est pas sorti de l'auberge. On peut toutefois décomposer ce mot, puisque le « -ell » final est un suffixe, la base du mot serait donc « rig » ou « rigad ».

En breton il existe un autre mot : regad (sillon) formé de reg (raie) avec le suffixe -ad, ces mots sont d'origines celtiques : rhych en gallois (sillon, raie, ride), riach en gaëlique d’Écosse , rech en irlandais (sillon), (d'ailleurs dans cette même langue « rigadeau » se dit « ruacan » ou « ruachan », serait-se la même étymologie ?).

Cette racine est aussi attestée en gaulois : rica (raie, sillon), c'est ce mot gaulois qui a donné le français raie, le gallo rae.

Bien, donc si nous avons un mot celtique ancien rica qui a fait des bébés à la fois en breton et en gallo, comment savoir si « rigadelle » est breton ou gallo ? Qui diable a volé qui ?

Alors si l'hypothèse d'un dérivé en « rica » est bonne, le nom de ces animaux à la coque ridée pourrait se décomposer comme tel : rig-ad-ell (ride/rayure+suffixe+diminutif) « petits trucs ridés/rayés » en somme.

Si ce mot n'avait été prononcé que par des bouches romanes il n'y aurait pas de « g » intervocalique, rica → riga → raie. On aurait donc eu quelque chose comme *raïeau (?).

En breton en revanche l'évolution est complètement régulière, les gallos et vendéens auraient donc emprunté un terme breton (nemet e fazian !).

 

 

Vendée vs Normandie.

 

Beaucoup s'attendraient à trouver plus d'emprunts lexicaux maritimes bretons dans les maisons de pêcheurs en granits du Cotentin que dans les bourrines à tuiles vendéenne. C'est pourtant l'inverse que je constate.

Le phénomène est particulièrement évident pour le nord de la Vendée (Bouin et Noirmoutier), et si ces communes ont historiquement fait partie de la Bretagne, cela n'explique pas grand chose. Premièrement, la Manche a aussi fait partie de la Bretagne. Deuxièmement frontières politiques et linguistiques font rarement bon ménage et le breton n'était pas porté par l'élite à l'époque (bien au contraire).

Je pense que (outre le substrat gaulois), les emprunts au breton que nous retrouvons en Vendée (cotriade, moroux, guillou,...) sont dus simplement à la proximité géographique.

 

Prenons un exemple :

 

1) Côte sud.

Les bretonnants les plus proches ont été ceux de la presqu'îles du Croisic jusqu'au XXème siècle.

Noirmoutier-Le Croisic = 29,76 km. Hoëdic où il existe toujours des bretonnants se trouve elle à 55,6 km.

 

2) Côte nord.

Granville est la ville normande la plus proche de Plouha, première commune de basse-Bretagne sur la côte nord, avec 96,35 km.

 Enfin, ces mots bretons pourraient aussi avoir été empruntés auprès de gallos d'ailleurs.

 

Conclusion :

 

Les noms d'animaux marins dans les langues d'Oïls d'origines celtiques peuvent être classés dans trois familles :

  1. Substrat celtique ancien. Restes des langues celtiques antiques que l'ont parlait sur une grande partie du Nord-Est de l'Atlantique.

  2. Substrat breton. Beaucoup de zones côtières du pays gallo étaient primitivement bretonnantes, il est normal d'y trouver quelques termes de cette langue.

  3. Emprunts au breton. Plus rares, ces derniers existent pourtant. Des langues d'Oïl empruntent un mot breton directement ou indirectement en passant par des substrats bretons en gallo.

 

moroux vif

moroux vif

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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 09:53

Vous connaissez tous les « berniques », et vous pensez qu’il s’agit d’un mot bien standard ? Et bien détrompez-vous, ce mot est dialectal et ne se trouve que dans l’Ouest de la France, le mot standard étant « patelle ».

« Bernique » vient en fait du breton « brennig », rien de très étonnant à priori. Mais voilà, il y a un problème, car ce mot breton est employé aussi en Normandie et en Vendée... Et il n'est pas le seul dans ce cas. Ces mots sont-ils vraiment bretons ? Jusqu'où sont ils utilisés ? C'est le propos de ce nouvel article !

 

Alors que signifie « brennig » ? Il est plaisant de penser qu'il est formé du mot « bronn » (poitrine/sein) et d'un diminutif « -ig ». Notre bernique est donc un « petit sein », regardez le bien et vous comprendrez. La racine « bronn » est restée vivante en gallo où l'ont dit les « brons » ou les « abrons » pour les seins. Ce mot est en fait connu dans toutes les langues celtiques, des Hébrides (bàirneach) à la Vendée (beurnic). (edit. Une seconde étymologie est aussi possible (cf commentaires).

 

(le bernique et son royaume)

 

Le breton, ou plutôt le vieux breton aimait, un peu à la manière de l'allemand, combiner deux mots pour n'en former qu'un. Les exemples maritimes sont nombreux : « mor » (mer)+ «pig » (pie) = morbig (huîtrier-pie), « mor »+ « hoc'h » (cochon) = morhoc'h (marsouin). Pour nommer les espèces marines ont a donc souvent eu recours au substantif « mor » suivit d'un animal terrestre. C'est assez commode pour les repérer. Ce type de construction se trouve dès le gaulois avec des attestations du type "moritasgos" (blaireau de la mer). 

J'ai donc fouillé les glossaires en lignes de poitevin, gascon, normand mais aussi galicien, asturiens et scot (en vain pour ce dernier) pour en retrouver. Voici un tableau :

 

(en bleu les langues latines, en vert les langues celtiques.)

 

Cette recherche n’a pas été très poussée puisque je n’ai utilisé que des documents en ligne et un collectage, mais si vous avez des informations complémentaires n’hésitez pas !

 

Seiche :

 

"Morgad".Ne se trouve que sur le continent pour la bonne raison que le terme « gad » n'existe pas dans les langues celtiques insulaires (sauf en gallois mais c'est un emprunt). Morgad est composé de « mor »+ « gad » (lièvre), peut-être pour sa tendance à dresser deux de ses bras au dessus de sa tête dans l'eau. Les langues d'Oïl utilisent plutôt une forme en « a » : margate ou margade (margade au nord de la Vendée)sauf à proximité de la basse-Bretagne, nous y reviendrons.

 

 

Marsouin :

 

Morhoc'h en breton, le terme est connu en gallo : morhou, morhô mais est attesté aussi dans le nord de la Vendée à Bouin (Emile Ernault, "Glossaire moyen-breton", p. 426 ), commune anciennement bretonne. Morhoc'h est composé de « mor »+ « hoc'h »(cochon). On retrouve ce mot dans les autres langues brittoniques, les langues gaéliques utilisant la même image mais avec un autre mot.

 

(comme d'habitude excusez-moi pour mes cartes toujours aussi moches)

 

Méduse :

 

Morgouilh en breton, formé de « mor »+ « kouilh »(gelé), il est connu en cornique de l'autre côté de la Manche, mais aussi en gallo et au nord de la Vendée sous la forme margouille, ou morgouille à proximité de la langue bretonne.

 

Appât à poisson :

 

Boued signifie « nourriture » en breton et a des correspondants dans toutes les langues celtiques (gaëlique écossais : biadh, irlandais: bia, gallois : bwyd, cornique : bos). Ce mot est bien connu sur presque toute la côte atlantique avec le sens d’appât pour la pêche. La racine en ancien celtique est *beit- et nous la retrouvons avec le sens restreint à la pêche en Normandie (bète), Bretagne gallaise (bouette), Poitou (bouette), Charente (bouitte) et pays Basque (bait). L'anglais connait aussi le mot "bait" de même sens, cependant les langues germaniques et celtiques partagent ici la même racine, nous avons donc achuré les zones anglophones en bleu dans le doute.

 

 

 

Gwrac'h :

 

"Gwrac'h" = vieille/sorcière.

La vieille est un poisson qui traîne une réputation de poisson magique parmi les langues celtiques, d'où son nom : gwrac'h (sorcière). Ce mot se retrouve en cornique : gwragh et en gallois : gwrach. Le mot sorcière est attesté en gaulois : vrac-.

C’est sans doute le mot breton que nous retrouvons au Croisic (kra).

Le mot celtique ancien vrac- se retrouve des deux côtés de l’atlantique dans des zones ayant perdu leur langue celtique depuis longtemps. En anglais il a donné wrasse, sur les côtes de la Manche : vras, vrac ou encore vra. Nous avons aussi des formes plus évoluées avec un « k » à l’initiale comme au Croisic, mais aussi dans la baie de Saint-Brieuc et à Oléron.

 

 

Le goémon :

 

Le mot goémon est en concurrence avec le mot normand « varech » en français standard et vient du breton : « gouemon ». C'est un mot que l'on retrouve dans toutes les langues celtiques actuelles : gallois : gwymon, cornique : gubman, irlandais : feamainn, gaélique écossais : feamainn (un « f - » à l'initiale dans une langue gaélique correspond à un « gw- » dans une langue brittonique). Dans les langues romanes il est connu de la Manche à la Saintonge sous plusieurs formes (gouamon, goumon). En breton de Loire-Atlantique il se disait « goemeoñ ». Nous retrouvons la même carte que le bernic.

 

 

 

Goéland

 

Autre mot ayant été adopté par le français standard (ce qui s'explique puisque ce dernier était une langue terrienne). C'est un mot celtique que l'on retrouve dans tout le domaine : breton : gouelan, gallois : gwylan, cornique guilan, gaélique : faoileann. Il est connu du Havre à la Vendée (sous plusieurs formes : goal, galan, goualan,...). En gallo du 44 (et nord Vendée) on le nomme aussi guillou qui contrairement à la croyance populaire n'est pas un prénom mais une forme bretonne plus archaïque de gouelan. Cette racine a aussi été empruntée (à moins qu'il ne s'agisse d'un substrat) par l'anglais : gull.

 

 

 

D’autres mots ?

 

Les mots ci-dessous sont moins évidents, ils ne sont que des propositions soumises au débat.

 

Morc’hast :

 

« mor »+  « gast »(chienne) = Requin-hâ.

Une prononciation vannetaise de ce mot /mo:raʃt/ pourrait bien à mon sens donner /moraʃ / en langue d'Oïl. Le mot « morache » et « marache » bien connu dans l'insulte maritime « gueule de marache » sur une grande partie du rivage atlantique et de la Manche avec plusieurs sens, mais toujours au sujet d'animaux peu flatteurs : baudroie ou requin. Nous retrouvons encore le doublet « mor »/ « mar ». Le mot « morc'hast » existe en cornique : « morast » (requin bleu). Dans son article Daniel Le Bris retrouve ce mot de la Cornouailles brittanique à la côte atlantique de la péninsule ibérique "marracho" et de là ce mot fut popularisé par les marins portugais, galiciens et asturiens jusqu'aux Açores mais aussi auprès des basques, catalans et marocains arabophones qui empruntèrent ainsi ce mot.

"Si nous parvenons à établir une similitude morpho-syntaxique entre les formes armoricaines et ibériques, nous ne pouvons pas en rendre compte par un simple phénomène d'emprunt récent. La connaissance d'un même type de composé morpho-syntaxique de part et d'autre du Golfe de Gascogne pourrait s'expliquer par l'existence d'une aire linguistique et culturelle ancienne s'étendant le long des côtes atlantiques. Les concordances linguistiques seraient dans ce cas des survivances de cette aire." (D. Le Bris)

Notre morache serait l'un des derniers témoignages de l'extension des langues celtiques tout au long des rivages atlantiques (sauf Aquitaine/pays basques) durant la proto-histoire et l'Antiquité.

Pour faire le rabat-joie, on voit cependant mal comment le groupe /ʃt/ (morc'hast) dans les langues brittoniques peut avoir comme équivalent un /ʃ/ dans le nord de la péninsule ibérique (marachu) et un /θ/ en basque (marrazo). Alors si la construction du mot pourrait bien être « celtique » dérivée de « mor »+ nom d'animal. Le second élément reste mystérieux.

 

 

Morvoc'h :

 

« mor »+  « moc'h » (cochons) = synonyme de « morhoc'h ».

Notre « cochon marin » pourrait bien se retrouver dans le mot gascon « mormoc » (grosse méduse blanche), aussi connu en poitevin : « marmoux » à Oléron. S'ils viennent bien d'un « mor+moc'h » la formation de ces mots paraîtrait, surtout pour le gascon, très archaïque. Nous n'avons pas de trace de mutation ce qui plaiderait plutôt pour une origine celtique ancienne avec un terme gaulois du type * mori-moccos  (cochon de mer) ?

Une autre possibilité : ce mot se retrouve aussi en basque : marmoka, aucune étymologie n'est proposée pour ce mot mais la racine basque "marm" désigne des êtres grossiers ou monstrueux, c'est une piste. Les emprunts celtiques en basque sont nombreux mais les mots gascons étant des emprunts au basque sont aussi courants. Difficile de trancher, le fait de retrouver la dualité mar/mor et qu'il s'agisse d'un animal marin pourrait plaider pour une origine celtique.

 

Morgazh :

 

« mor »+ « kazh » (chat) = pieuvre (et petite roussette)

Le « chat de mer » est aussi connu en gallois et cornique  : morgath et désigne la raie. Nous n'avons pas trouvé d'équivalent de ces mots en gallo (on dit « minard ») mais « morga » signifie « petite roussette » à Oléron. Il pourrait s'agir d'un hasard, et le mot serait alors à rattacher à la racine gauloise « marga » (souillure).

 

 

Origine de ces mots ?

 

Mais pourquoi diable les normands et vendéens auraient attendu les Bretons pour donner un nom au bernique ? En fait ces mots sont-ils bien bretons ? Difficile à dire, voici quelques pistes.

 

1) Évolution phonétique.

 

Langue gauloise et bretonne se disputent donc la paternité sur ces mots, un moyen de les départager peut être la phonétique car le gaulois étant une langue morte un certains nombres d'évolutions ne se sont pas faites chez cette dernière.

 

Morou/ Morhoc'h :

 

L’équivalent gaulois de « morhoc'h » serait *mori-succo et aurait donné quelque chose comme *morso(c) ou *marso(c) dans une langue d'oïl actuelle. Le fait que le « s » à l'initial devienne « h » puis rien du tout est un trait phonétique breton. On a donc une bonne raison d'affirmer que « morou » est bien breton, ce mot ne semble d'ailleurs attesté qu'en Bretagne actuelle et dans des communes vendéennes ayant appartenues à la Bretagne.

 

Mormoc/ Morvoc'h :

 

À l'inverse comme nous l'avons vu plus haut le « mormoc » à ce petit charme désuet avec ses consonnes restées inchangées qui flaire bon la langue gauloise…. Ce mot n'est d'ailleurs pas connu en Haute-Bretagne.

 

La dualité "mar"/"mor" pourrait aussi être un indice, les mots en "mor" semblent surtout se trouver dans le voisinage des bretonnants. Les formes en "mar" seraient plus romanes.

 

Pour les autres mots ce n'est pas aussi simple...

 

 

2) La loi du marché :

 

Prenons le raisonnement inverse, et penchons-nous sur les mots latins dans les langues celtiques. Voici un tableau présentant des « morages », des fruits de mer et poissons à la mode sur les tables romaines durant l'Antiquité :

 

 

Vous remarquerez que les langues celtiques sont très proches du latin. En fait elles ont abandonné leurs mots autochtones pour les termes latins car ces animaux étaient des produits recherchés sur les marchés de l'Empire. D'où une loi curieuse : plus un animal marin était courant sur les marchés antiques plus il y a de chance pour que son nom soit latin dans les langues celtiques actuelles.

De la même manière que le pêcheur gaulois Caratacos vend ses huîtres au marché à des gallo-romains au point que le terme latin « ostrea » remplace son mot natif.  Caradeuc, breton médiéval et baleinier, abandonne le mot « morvil » pour « balum » avec le développement de la chasse aux cétacés..

 

Nos morgouilles, berniques et autre goémon ayant des qualités alimentaires pour le moins discutables, nous pourrions proposer à l'inverse que ces termes soit restés celtiques parce qu'ils n'ont jamais été assez « bankables ».

 

J'ai orienté les cartes vers l'est, outre le fait que c'était la vision qu'en avaient les marins autrefois cette orientation permet de voir l'Atlantique sous une autre perspective. Loin d'être une frontière, la mer a toujours été un axe de communication. On y transportait gens et marchandises en plus grande quantité et plus sûrement que par voie terrestre, et ce depuis la préhistoire.

 

En guise de conclusion voici un extrait de Facing the Ocean de l'archéologue Barry Cunliffe (en français plus loin), théorie qui fait pas mal parler d'elle en ce moment parmis les archéologues.

 

« A sharing of landfalls and access to local ressources would have created social interactions which developed, as we have suggested, into cycles of gift exchange, creating the basis for the more complex systems of exchanges and trade that were to follow. In this way the varied ressources of the Atlantic littoral were developed and exploited. With these maritime movements came the unrestricted spread of knowledge and beliefs and values. Thus the ocean facilitated the emeregence of a shared Atlantic culture communicated through a lingua franca we have come to know as 'Celtic ' ». p 565.

 

Les permissions d'accoster et l’accès aux ressources locales ont créé des interactions sociales qui se sont développées, comme nous l’avons proposé, à travers des périodes d’échanges de dons, créant ainsi la base d'un futur système complexe d'échanges et de commerces. Ainsi, les différentes ressources du littoral atlantique furent développées et exploitées. Grâce à ces interactions maritimes se diffusa connaissances, croyances et valeurs. Ainsi l'Océan facilita l'émergence d'une culture Atlantique commune, qui s'exprima au travers d'une « lingua franca » qui nous est connu comme « celtique ». p 565.

 

Sources principales :

 

Le Bris Daniel-Carpitelli Elisabetta, Concordances aréales en Europe Atlantique, Current Approaches to Limits and Areas in Dialectology, Cambridge scholars publishing, 2013 (très bon article disponible en ligne)

 

44 :

Buron Gildas, Des mots venant du breton dans les parlers entre Loire et Vilaine , poster.

Garnier Michel, Mots et expressions des gens de mer en Presqu’île Guérandaise, dans Histoire et Patrimoine, n°75, 2011, p2-17

Floc'h D. La Turballe, 150 ans au pays de l'or bleu. Piriac, Adunat communication

Site : Patois Mesquer/Quimiac

 

85 :

Collectage : merci à O. Francheteau de Beuvoir-sur-mer (85) et sa petite fille.

Site : Dictionnaire « troospeanet »

Glossaire du patois Noirmoutrin

 

17 :

Patois d'Oléron

 

Gascon :

Lo congres

Le Bordeluche

 

Arabe marocain

 

Langues celtiques :

Deshayes Albert, Dictionnaire étymologique du breton, Chasse-marée, Quimper 2003

Y geiriadur mawr. (pdf)

Cornique

Gaélique d'Écosse

Une baleine dans le Golfe de Gascogne

Une baleine dans le Golfe de Gascogne

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Published by Mài - dans Gallo Breton
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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 09:30

Émile Souvestre (1806-1854) dans son « Les derniers paysans » a décrit le mode de vie des paysans et des ruraux au XIXème siècle sous la forme de différentes nouvelles. Nous avions déjà parlé du Korrigan noir, fantôme inquiétant dont il est question dans une de ses nouvelle relative aux paludiers, nous nous pencherons cette fois sur celle nommée « Les Boisiers » et ayant pour cadre le bourg de Blain et la forêt du Gâvre.

 

Les histoires de Souvestre semblent assez fidèles à la réalité, même si forcément romancées, et sont souvent parsemées de termes en « patois » (en fait en gallo) ou en breton comme nous le verrons plus bas. Enfin ces nouvelles sont souvent aussi l'occasion pour l'auteur de mentionner des croyances locales, et un peu à la manière de Scoubidou, le narrateur homme cultivé, se rend toujours compte que derrière le monstre/fantôme/korrigan.. il y a un petit farceur.

 

« Les Boisiers » donc décrit deux sortes de populations : ceux du « couverts » vivant dans la forêt et ceux hors du « couvert » vivant en dehors, et c'est avec ces derniers que commence la nouvelle.

 

 

Les paysans

 

Il y a une description du bourg de Blain, qui a bien changé en un peu plus de cent ans :

 

"...quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des vagues de la forêt, portant des fagots d'ajoncs ou de fougères qu'elle retenaient à l'épaule avec la pointe de la faucille; des enfants courraient pieds nus en poussant devant eux des porcs qui arrivaient de la glandée..."


Il est aussi question de paysans vivant à la lisière du bois, ces derniers doivent lutter contre les loups :

 

"quant aux loups, ils n'étaient redoutables qu'en hiver; mais alors ils se rassemblaient par troupes et venaient assiéger les étables"

 

Les loups pullulaient à l'époque dans le secteur, ils sont mentionnés par les plesséens dans une séance de l'administration municipale du canton de St Nicolas de Redon :

 

"Les loups font de si grands ravages dans le canton, principalement dans la commune de Plessé qui renferme une étendue de bois considérable..."

 

 

 

Les boisiers :

 

Les boisiers sont les habitants de la forêt du Gâvre et exercent plusieurs métiers qui sont cités :

 

« navreurs de cercle et d'échalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs d'écuelles et de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les clairières »

 

Il est aussi question de « chasseurs de miel » qui récoltent le miel sauvage.

 

Une de ces hutte est décrite, leurs conditions de vie apparaissent encore plus misérable que celle des blinois :

 

"toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages dont on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse, et recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant ces portes fermées par une simple claie à hauteur d'appui, les chiens-loups accroupis près de l'âtre se levaient en aboyant, des enfants à demi-nus accouraient sur le seuil"

 

Une belle description de l'intérieur de ces « loges » est donnée par Émile Souvestre :

 

"Je pouvais saisir tous les détails de l'intérieur de ces cabanes, éclairées par les feux de bruyères sur lesquels on préparait le repas du soir. Une large cheminée en clayonnage occupait le côté opposé à la porte d'entrée; des lits clos par un battant à coulisses étaient rangés autour de la hutte avec quelques autres meubles indispensables, tandis que vers le centre se dressaient les établis de travail auxquels hommes et femmes étaient également occupés."

 

Ces boisiers forment une sorte de société dans la société, et les relations avec ceux « hors du couvert » ne sont pas toujours cordiales. Il est question de razzias effectuées par ces derniers à des époques plus anciennes lorsque les conditions étaient trop rudes dans les bois.

 

 

 

Le Mau piqueur :

 

Le Mau-Piquou, chasseur d'âme de la forêt est mentionné assez longuement dans ce texte, c'est cet être des croyances populaires qui sera utilisé dans la nouvelle pour ajouter un brin de surnaturel. Nous en avions déjà parlé sur l'article concernant ce type de croyance (ici).

 

"_eh bien ! il m'a averti qu'il venait de rencontrer, vers les fourrés de l'Homme-Mort, le mau-piqueur qui faisait le bois.

Il y eu à ces mots un mouvement général; toutes les conversations furent interrompues"

 

Ce dernier est surnommé "avertisseur de tristesse", il porte un cor et tient un chien noir en laisse qui semble chercher des pistes. Lorsque ce dernier sonne son cor c'est qu'il part en chasse, et son gibier se tient sur deux pattes...

Les yeux du Mau-Piqueur laissent couler des flammes.

Ce personnage a comme les autres personnages du type "chasseur d'âme" (Ankoù, Korrigan-noir,...) un rôle d'intersigne, sa présence est en soit un mauvais présage et sa vue suffit à savoir que ses jours sont comptés.

Ce charmant personnage prononce un couplet :

"Fauves par les passées
gibiers par les foulées,
place aux âmes damnées !"

 

Ce qui le rattache au mythe de la chasse sauvage, où le chasseur d'âme entraîne avec lui une troupe d'âmes et d'animaux (comme la chasse Arthur par exemple)

 

Le gallo

 

Tout ce petit monde parle gallo, même si Souvestre semble dire que « l'accent » des boisiers n'est pas le même que celui des paysans, malheureusement nous ne savons pas dans quelle mesure leur parler était différent. Beaucoup de mots gallo sont donc donnés dans ce texte sous une forme francisée :

 

Beaucoup de termes relatifs aux chemins : sente (piste), rabine et ravine (allée), foulée /fulɛj/, passée /pasɛj/ (passage), voyette /vajɛt/ (chemin), passe (piste)

 

Aux plantes : bouée /buɛj/ (bosquet) , rosière (zone de roseaux) et deux termes que je n'ai trouvé nulle part ailleurs : aigrasse (pommier sauvage) et lancygnés (sureau) sont-ils gallos ?

 

D'autres termes sont donnés :

étrêpe : petite faux

placis : clairière

fi !: ma fois !

avette : abeille noire

devantière : tablier

adournée : « bien décoré »(?) selon le contexte.

braverie : beauté (?)

verdaude (surnom) : verdâtre /vèrdawd/

paraître "brave" : paraître « beau », que nous retrouvons sans doute dans « braverie » (cf moyen français "brave" = élégant).

dormeuse (vêtement) : nom d'un type de coiffe

arcis: brûlé

 

Lieux :

 

Des toponymes de la forêt sont aussi cités :

Épine des Haies, Petite Fougeasse, l'Homme-Mort

 

 

Le breton

"Ils font un verbiage que le bon dieu n'y entendrait rien."

 

Les boisiers étant nomades, lorsqu'il y avait des difficultés dans un bois ils n'hésitaient pas à en changer, d'où la présence d'un braconnier: Antoine, originaire de Camors qui utilise la langue bretonne comme langue secrète avec quelques autres boisiers. Réel ou non, ce personnage aurait fini comme garde-chasse dans le bois de Carheil en Plessé.

 

 

Bibliographie :

 

Vous pouvez lire cette nouvelle gratuitement sur le site de gallica :

Souvestre E, Les Derniers Paysans, Tome II, Septième récit

 

Les "Boisiers"
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