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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 14:40

Voilà le mois d'Octobre et bientôt la basse saison et comme chaque année depuis la création de ce blog il sera question d'un article rapportant à la conception de la mort en pays nantais.

Nous avions parlé de la charrette de la mort, des cortèges d'âmes et de leurs meneurs, aujourd'hui nous nous pencherons sur la figure un peu « fofolle » du double qui est à l'origine de nombreuses croyances en Bretagne comme dans les quatre coins du globe.

 

Consciemment ou non nous avons hérité (en Europe en tout cas) de la conception chrétienne de l'âme, c'est à dire « unique ». Il n'en à pas toujours été ainsi, pour les Grecs antiques comme Homère l'Homme en possédait deux, avant la christianisation les Scandinaves pensaient eux en avoir trois, environs deux pour les Finlandais, Estoniens, Lituaniens etc...

 

C'est une conception culturelle qui change d'un peuple à l'autre et il semble que les habitants celtiques de l'Europe antique pensaient eux aussi à la multiplicité de l'âme (deux ou trois) comme semble le montrer un texte de Plutarque (cf biblio).

 

 

 

 

  1. Autrefois, les professionnels du « double ».

 

 

Partout en Europe, et jusqu’à tardivement, une partie de la population était considérée ou considérait pouvoir « envoyer » une de leurs âmes ailleurs sous forme humaine ou animale tout en restant vivant:

 

Voici un exemple parmi d'autre, ici en Norvège :

 

« Un pêcheur de Lubeck vint à parler de magie avec un Lapon de Bergen, et celui-ci se vanta de pouvoir envoyer son esprit dans des pays lointains et en rapporter les nouvelles[...] plus tard tout se révéla exact. Entre-temps, le Lapon était étendu sur le sol, comme mort. »

(Braslius, Historia Norwegiae, écrit au XVIème)

 

Dans la mythologie, nous retrouvons aussi des témoignages proches de ceux de nos "dormeurs", ici c'est le dieu Odin qui s'exerce à cette "magie" :

"Odin changeait de forme, Alors son corp gisait comme endormi comme endormi ou mort mais lui était oiseau ou animal, poisson ou serpent et allait en un instant dans des pays lointains"

(Ynglinga Saga, chapitre 7, XIIIème siècle, traduction de Régis Boyer)

 

Comparons avec cette anecdote nantaise, couchée par Jean Bodin, à la même époque :

 

« «Quand j'étais à Nantes, en 1546, j'ai entendu dire des choses stupéfiantes sur sept magiciens qui, en présence de nombreuses personnes, déclarèrent qu'ils allaient, en l'espace d'une heure, rapporter des nouvelles de tout ce qui se déroulait dans un rayon de sept lieues. Ils perdirent alors connaissance et restèrent trois heures dans cet état, puis ils se redressèrent et dirent ce qu'ils avaient vu à Nantes et aux alentours. Ils décrivirent avec précision circonstances, lieux, actes et personnes. Les recherches entreprises révélèrent l'exactitude de leur dire."

 

Qu'ils soient Lapons, ou Nantais ces personnes étaient considérées comme sorciers ou magiciens. Pour avoir l'impression de sortir de leurs corps, ces gens devaient s'isoler (même si souvent accompagné d'un proche) et la consommation de psychotropes aidant (édition: mais en fait pas forcément, les "rêves lucides" ou des cas de "paralysie du sommeil" peuvent aussi marcher), ils atteignaient un état physique que leurs contemporains pensaient proche de la mort. Et leur cerveau partait dans un beau délire où leur double allait se promener.

 

Difficile de dire jusqu'à quelle époque ce genre de pratiques ont pu exister en Bretagne, le dernier texte (à ma connaissance) relatant des expériences extatiques bretonnes est le manuscrit de Saint Guenn datant du 17ème , je me permet de mettre un extrait qui vaut, disons « son pesant de cacahuètes » :

 

« prenez un vase muni d’un couvercle. Placez deux onces et demie d’axonge. Joignez un drachme de résine de chanvre. Ajoute une pincée de graines écrasées de tournesol. Remplissez la partie vide du vase avec des fleurs de coquelicot. Fermez soigneusement le vase, placez le au bain marie et lissez le mijoter pendant deux heures.

Filtrez en retirant du feu. C’est prêt. Ce soir avant de coucher passez vous de cet onguent derrière les oreilles, sur le cou, sous les aisselles et sur la région du grand sympathique vers la gauche. Puis endormez vous tranquillement : cette nuit vous irez en sabbat. »

 

(Si vous pensez essayer vous savez à quoi vous attendre !)

 

édition : ces histoires d'onguents sont assez courantes dans les croyances des anciens à la campagne, revenons dans le pays nantais, cette fois dans les années 1980 :

« comment ils font pour se mettre en sorcier la nuit ? » et bien, il y en avait un qu'avait garde...Il avait vu un comment qu'il avait fait, il avait un petit..c'était des lits clos... Il avait un petit pot qui était bien caché sous son lit clos et avant de partir à aller faire sa tournée, la nuit, il se graissait partout, partout, partout, partout, alors il se mettait à la bête de ce qu'il voulait. Hein ! Allez donc vous voir ? Ça était un sort.. » Férel, 1980

(collecté par Dréan Hervé, Autour de la Roche-Bernard, Dastum, 1985)

 

(Anecdote des 7 sorciers de Nantes)

 

 

Les professionnels du double modernes : édition

 

Finalement ces « professionnels » ont existé plus longtemps, j'en ai trouvé la trace dans un article des années 30 issus de la revue en langue bretonne « Dihunamb » où il est question de « gouskerézed » (dormeuses):

« Pegours é vo diamoèdet er gèh tud get er houskerézed ? »

(Quand est ce que les pauvres gens se détromperont des « gouskerézed » ?)

L'article est une mise en garde face à ces pratiques.

Un paysan va voir une «gouskerez »(Le mot breton signifie simplement « dormeuse ») à la foire de Lorient vers 1897 mais, très crédule, il va se faire joliment arnaquer par cette dernière.

Une note traduit le mot « gouskerez » par « somnambule », en fait il faut comprendre le mot français par ses sens anciens :

« -Personne qui est sous l’influence du sommeil hypnotique.

-(En particulier) Femme à laquelle on attribue le don de prévoir l’avenir dans ce sommeil. » (Wiktionnaire).

Le fait que cet article fut publié dans les années 30 peut être un indice de la survivance de ces pratiques au début du XXe siècle.

 

Nous avons donc un témoignage assez proche de celui de Jean Bodin, de gens allant voir des « dormeurs » ayant des dons divinatoires.

 

Le mot breton g/kouskerez a un cousin gallo : « dormeüze » (petit Matao) : guérisseuse par le sommeil. / « dormou » = exorciste. Aussi basés à partir du verbe "dormir".


Avec ces dormeüzes, ou dormouères du pays gallo la boucle est bouclée, leurs pratiques paraissent semblables à celles du Moyen Age que nous avons vues plus haut, voici pour l'illustrer un témoignage se passant dans les années 50, une femme raconte sa visite chez une dormeuse :

"...sa fille lui prenait la main comme ça et puis elle s'endormait et elle racontait tout exactement c'qui s'est passé chez nous, sans que personne lui dise. Elle disait, vous avez telle ou telle chose quoi. Et quand ils entendaient, i'disaient oui c'est ça, c'est bien ça hein !"

(Christophe Auray, cf biblio)

pour comprendre le passage où la fille prend la main de sa mère dormeuse, il faut savoir qu'en pays gallo une personne aide la dormeuze en lui pinçant le petit doigt pendant son sommeil.

Il s'agit généralement de femmes.

 

Contrairement à ce que je pensais les pratiques de ces « magiciens dormants » pratiquant une sorte de transe ont perduré jusqu'au XXème siècle en Bretagne.

 

 

 

  1. Époque contemporaine, les « Arrizhoù » vannetais.

 

 

Autres formes du "double" dans les croyances.

 

"Génie Cad était une "bonne soeur des rues" du village de Kerné, connue pour son don de voyance. Un soir qu'elle passait à la brune de nuit à travers la dune de Kerné, elle vit un matelot le sac sur l'épaule venant à sa rencontre et se dirigeant vers le village. Lorsqu'il passa à sa hauteur, elle reconnut un matelot dont on était sans nouvelles [...] Revenue au village, elle ne manqua pas de rapporter ce qu'elle avait vu. Lorsque la nouvelle en arriva aux oreilles des parents, ils ne conservèrent aucun espoir, car Génie avait vu le fantôme de l'absent : "djwilet i doè i rèheu"

(Quiberon, 19ème siècle, cf biblio)

 

Sur le littoral vannetais la croyance au double est encore vivante sous le nom de « arizhoù » (et dérivés : « rezhoù », « arezhoù »). Où la vision du fantôme d'un vivant est un mauvais présage.

Un autre témoignage entendu sur Radio Bro Gwened dans l'émission Kreiz Mintin (en 2009) racontait l'histoire d'un homme étonné d'avoir vu une jeune fille du village sur un pont la nuit ; ce dernier vient la voir le lendemain et lui faire part de son étonnement de la voir traîner la nuit de la sorte. Mais tadam !

À la surprise générale ce n'était pas elle, l'homme avait vu ses arizhoù, son double. Très mauvais signe, la jeune fille mourru peu après.

 

Petit témoignage collecté en 2011 à Locoal-Mendon, où ce mot était aussi présent :

«ni 'doe kemeret an traoù-señ evit...oh ! Penaos 'vez lâret an dra-señ...eeeh...ah oui ! «ar rezhoù» ! Ma karez ni a gomze a rezhoù-marv, «un intersigne quoi». Setu».

 

(On avait prit tout ça pour oh ! Comment dit on déjà...eeuuh « ah oui » ! des « rezhoù » ! Tu vois on parlait de rezhoù-de mort « un intersigne quoi ». voilà.)

 

Dans ces croyances, le double se détache de la personne peu avant la mort, et apparaît aux gens qui ont le don.

Les arizhoù firent l'objet d'une étude que vous trouverez dans la biblio.

 

 

 

  1. Le double animal

 

XIIIème siècle, « De hominibus qui se vertunt in lupos » :

 

« Il existe certains hommes de races celtique qui ont un pouvoir merveilleux qu'ils tiennent de leurs ancêtres. Par une force diabolique, ils peuvent, à volonté, prendre la forme d'un loup [...]Quand ils sont d'humeur à se transformer, ils quittent leur corps humain, ordonnant à leurs amis de ne pas le changer de position ou de le toucher . »

(Nennius, Historia Britonum, cf Claude Lecouteux)

 

Le double n'a pas de forme franchement défini, nous avons rapidement mentionné qu'il peut aussi se présenter sous forme animale, en Bretagne c'est sous cette dernière forme que les traces sont les plus courantes. Ces gens croyant, en extase, être loup, ours, oiseau ou encore souris donneront naissance à bien des croyances populaires, dont la plus « populaire » justement est celle du « garou », particulièrement vivace dans le pays de Châteaubriant (cf Bête de Béré) qui regorge d'histoires d'homme devenant bête la nuit pendant leur sommeil.

 

J'ai eu la chance d'entendre une histoire de doubles animaux en 2012. Une grand-mère considérait un certains nombres d'oiseaux vivant autour de sa ferme comme étant les doubles de ses petits enfants. Lorsqu'un oiseau semblait en difficulté elle se précipitait à son téléphone pour appeler le petit enfant dont le dit oiseau était le double pour prendre de ses nouvelles.

 

 

 

De cette croyance antique en la multiplicité de l'âme découlent des croyances et histoires encore bien en usage longtemps après la christianisation. Et nombres d'éléments de la mythologie populaire semblent en dériver : garous, sorciers et sorcières, anges gardiens, métamorphoses et sans doute en partie même l'Ankoù....

 

 

Des traces dans la langue :

 

Surtout en breton, pour l'instant :

 

"Envoyer son esprit" dans le sens d'extase:

Em zougen a isprid.

En em deurel a spered

En em strinkiñ a spered

(tout issu de traductions bretonnes de la Vie dévote)

 

Gwelet a spered = avoir une vision (dihunamb)

 

Ce genre d'expression est assez courant :

leuskel e spered da nijal trema ubk= littéralement "laisser son esprit voler vers quelque chose"

 

L'étymologie de certains mots bretons semble aussi être lié à cet ensemble de croyance, comme le mot vannetais semeilh qui signifie "fantôme" et vient du français "sommeil". Il y a aussi le mot "rezi" signifiant "rêve" et venant de la racine "red-" (voyager).

 

Le mot "Ankoù", en fait, semble parfois simplement si gnifier le double d'un individus :

"Me wel ma ankoù 'barzh ar vered

Hag eñ ken glas ha pour pilet"

Je vois mon Ankou dans le cimetière

Aussi vert que du poireau écrasé

(Luzel François Marie, Pontplancoat, gwerziou 1, Pariz, 1971, (cf Daniel Giraudon))

 

lorsque le verre de quelqu'un se trouve sur le bord d'une table, en équilibre, on dira :

"Emañ etre daouarn hec'h Ankoù"

il est entre les mains de son Ankoù.

(cf Daniel Giraudon)

 

Autre témoignage de l'Ankoù comme double dans le Morbihan (Joseph Mahé)

"Un ouvrier que j'ai connu étoit tombé d'un toit qu'il réparoit. Comme on lui demandoit la cause de sa chute, il répondit : "je n'ai fait aucune imprudence, et il semble que c'est mon ankheu qui m'a renversé"

 

Sources :

Bernier Gildas , "Vieux breton Arrizh, vannetais de Quiberon Arrèheu", Annales de Bretagne, Tome 76, 1969, p 659-661

Lajoye Patrice, "Les Navigations et l'âme celte dans l'Antiquité", Ollodagos, XVIII

Lecouteux Claude, Fées, sorcières et loups-garous au Moyen-age, une histoire du double, Imago 1992

Harf-Lancner Laurence. Claude Lecouteux.  Fées, sorcières et loups-garous au moyen âge. Histoire du double, 1992, Cahiers de civilisation médiévale, 1993, vol. 36, n° 143, pp. 318-319.

Bodin, Jean, De magorum daemonomania libri IV Basileae : Per Thomam Guarinum 1581

 

l'article du wikipedia anglophone est riche d'informations avec une catégorie amusante de personnages historiques ayant été en rapport aux doubles, comme le présidant Lincoln qui se vit passer dans un miroir.

 

Edition :

Er Melinér Alban, Pegours é vo diamoèdet er gèh tud get er "houskerézed", Dihunamb

Auffray Régis, Le petit Matao, rue des scribes, 2007

Giraudon Daniel, Sur les chemins de l'Ankou, Yoran Embanner, 2012

Auray Christophe, Magie et sorcellerie dans les fermes bretonnes, Ouest France, 2006

Mahé Joseph, Essai sur les antiquités, Galles, Vannes 1825

La revue des traditions populaires (consultable sur gallica) mentionne des histoires de dormeurs en Haute et Basse Bretagne mais aussi ailleurs sous le nom de "somnambulles": dans les alentours de Poitier, Franche Comté, Mayenne, Menton, Troye et Liège. En fait ces gens existaient à peu près partout en Europe jusqu'au début du XXème siècle.

( dans le miroir le double, ce diable...)

( dans le miroir le double, ce diable...)

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Published by Mài - dans Croyances
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