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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 14:34

 

 Au bord de l'Isac, en face du bourg de Guenrouët (mais dans la commune de Plessé) l'on palabre depuis longtemps d'un énigmatique château médiéval, le château de Sé (« chatiaw d'sé » en gallo). Un tertre, des cercles dans les champs, de mystérieux souterrains, a première vue tout cela semble bien fantasmagorique... Et pourtant, il n'est point question ici d'extraterrestres farfelus mais de choses bien réelles !

Et souvent les archéologues prêtent attention aux observations des locaux pour appuyer leurs hypothèses.

Nous allons donc partir ensemble sur les traces de ce château à partir des constatations actuelles qui nous ouvriront une porte vers la vie des habitants des rives de l'Isac il y a plus de mille ans...

 

Il n'y a pas si longtemps, lorsque les champs du village de Saint Clair étaient couverts de céréales on pouvait voir se dessiner une sorte de pentagone jalonné de quatre tours sur la bute. Cette curiosité est dut au fait que la terre des anciens fossés est plus fertile et rend donc visible les tracés de constructions humaines parfois très anciennes. L'archéologie utilise souvent les images aériennes afin de repérer ces « dessins » avant les fouilles.C'est la « prospection aérienne ». Sur le site de l' IGN (institut géographique national) sont proposées un ensemble de photographies aériennes d'excellente qualité pour toutes les communes, depuis environs les années 50 (pour Guenrouët en tout cas). Cartes suffisamment anciennes pour voir ces fameux champs, qui ont parfois disparu.

Je rappelle que si l'envie vous prend de rechercher d'anciennes structures dans votre région, vous être libres de le faire, mais la recherche d'objets anciens est strictement réservée aux archéologues 1! Trop d'objets ont été perdu, cassé ou dérangé de leurs contextes à cause de pillards du dimanche...

 

structure.jpg

( Pour les yeux de lynx, sur cette photo de Saint Clair de 1967 apparaissent quelques structures anciennes, une carrée, une ronde (un puit ?) et un élément peut-être coupé par la haie à gauche )

 

Quelques érudits ce sont penchés sur la question, comme le fameux blinois Louis Bizeul, au 19ème siècle, qui a receuilli des témoignages oraux sur la dénomination de l'ancien château, selon lui, le vocable « Sé » n'est pas oublié des populations, la frairiedes environs s'appelle d'ailleurs « la frairie de Sé ».

L.Maitre, parle lui des fameuses traces : «L'emplacement du châtellier paroissial est encore marqué par une véritable église bâtie en forme de croix latine sur les rives de l'isac et les talus de terre qui forment une enceinte subsistent toujours sur deux côtés à travers la lande déserte».

Témoignage pas si ancien, et pourtant il n'y a plus de chapelle (détruite pendant la seconde guerre mondiale) et les landes ( landes et frairies... Nous en avons déjà parlé sur ce blog !) ont laissé place a des propriétés privées 2.

 

Au sujet des souterrains, tout le monde s'accorde sur l'emplacement de la bouche, elle aurait été obstruée par la récente statue de Saint Clair, pour l'autre bout, on entend les hypothèses les plus folles (jusqu'à Guémené-Penfao vous dirons certains !). Un témoignage me semble intéressant car il vient ni d'un plesséen ni d'un guérinois (ce sont des choses qui arrivent)

Dans le livre « peau de grenouille »3, qui décrit a partir de témoignages des deux camps le déroulement de la fin de la seconde mondiale dans la région (alors à la limite de la « poche » de Saint Nazaire) il est fait allusion a la découverte d' un souterrains par un soldat allemand rejoignant les environs de Lancé, ce dernier l'aurait emprunté de nombreuses fois pour aller voir sa douce.

 

Lors de la construction de la nouvelle route, les ouvriers auraient aussi trouvé le fameux souterrain ainsi que d'anciens sarcophages...

 

Tant que nous y somme, voyons maintenant des références plus anciennes :

1548: La motte du chateau Saint Clair auquel lieu (...) y eut anciennement chateau et forteresse.

En 1483 est mentionné le « château Cé ».

 

La toponymie encore nous montre qu'il y a eu une fortification, ainsi le nom de village « le châtelier » vient du latin « castrum », et désigne a coup sûr des fortifications anciennes.

 

Voilà pour les témoignages plus ou moins actuels (oui oh ! À part 1483!), que savons nous au-delà ?

Et bien dans le cartulaire de Redon 4, recueil de chartes du VIIIème au XIIème siècle, il est fait mention d'un Castrum Seium, un « château de Sé » ! De plus le roi de Bretagne Alain Le grand (Alan Veur) le mentionne dans trois chartres. Le château était en fait sa résidence !

Alain Le grand, ou Alain 1 de Bretagne, hérite à la mort de son frère Paskwezhen au titre de comte de Vannes et de Nantes, ainsi que, pas de bol, a la continuation de la longue guéguerre contre le comte de Rennes (Judikael). Les deux camps ennemis sont alors obligés de s'allier face à une nouvelle menace : les Vikings. Alan aura alors d'une certaine manière une double victoire, car à Questembert en 890, il bat les Vikings, et le comte Judikael meurt au combat. Alain devient alors roi de Bretagne... Son règne aura été étonnement calme pour l'époque, il aura eu donc le temps de se prélasser dans sa résidence des bords de l'Isac au son des harpes, rotes et chants !

 

DSC_0516.JPG

(reconstitution d'un comptoir viking, Finlande)


Ne vous imaginez surtout pas un château à « l'américaine » aux grandes murailles de pierres et au donjon vertigineux, les constructions d'époque sont beaucoup plus simples, faites de bois et de terre avec un donjon en bois et quelques bâtisses, c'est ce que l'on appelle une « motte castrale ».

Peu après sa mort les vikings reviendront en force, et seront probablement a l'origine (du moins en partie) de la destruction du château, les sièges n'étaient pas le fort des vikings, qui affectionnait les combats rapides et inégaux 5; on peu imaginer que les défenses du château n'était pas très efficaces, peut être à cause de la période de paix qui a précédée.6. A moins qu'il ait été affaibli tout simplement par le chaos général que ces hommes du Nord ont créé dans le royaume de Bretagne à l'époque. Selon certaines sources le château aurait complètement disparu plusieurs siècles plus tard pendant la guerre de cent ans.


 

pless.jpg

(Premier fait divers plesséen, l'affaire Lalokan !)


 

Mais comment vivait le peuple a cette époque ?

 

Le cartulaire de Redon nous permet de voir comment vivaient les anciens habitants des environs; la société d'alors était pour la quasi totalité rurale. Des sortes de frairies existaient déjà, les « kenedl », sortes de petits regroupements familiaux, il y avait à leurs têtes un « marchtiern » (chef gageur) qui a une responsabilité notamment judiciaire. Il s'agissait généralement d'hommes même si des femmes sont parfois mentionnées. Ce cartulaire, mentionne une affaire à Plessé en 854 entre deux hommes Kovellig et Brizhvael qui appelèrent leur marchtiern Houarnskoed pour le contrôle d'un endroit appelé « Treb-Hinoi » qui appartenait à un certain Lalokan alors décédé (et qui était leur cousin); le jugement eu lieu, sous le contrôle de moines venus de Redon dans le village de Sérant à Guémené-Penfao.

Grâce à cette banale histoire de dispute de terrain, Lalokan, Houarnskoed, Brizhvael et Kovellig se trouvent être les premiers plésséens jamais mentionnés dans l'histoire à part peut être ce fameux Sei, nous y reviendrons...

A l'époque, l'Europe subit une forte hausse de température, qui même si elle fût profitable pour les récoltes amena un certain nombre de perturbations (dont font parti les Vikings de façon indirect), c'est l'optimum climatique médiéval.

La société se divise entre nobles (dont le marchtiern Houarnskoed faisait sans doute parti), les hommes libres, les colons (fermiers qui ne possèdaient pas leurs terres mais ne pouvaient pas en être expulsés), et les tenanciers. Le cartulaire nous montre que les paysans possédaient peu de surface mais étaient souvent libres.

Les surfaces se divisaient en plusieurs catégories, il y a d'abord le "rann" la parcelle privée (qui a donnée beaucoup de noms de lieux, comme Guérande (Gwenn-rann)), ensuite vient le "tigran" (ti+rann) la parcelle et la ferme, et enfin le "converan" qui désigne les parcelles collectives.


Il existe un certain nombre de reconstitutions de village de l'époque, à Melrand dans le Morbihan existe une reconstitution du village de Lann-goh, en Anjou c'est la motte castrale de Saint-Sylvain d'Anjou qui a été reconstruite. Leurs visites peuvent vous donner une idée du type architectural d'alors. Sur les ruines du château sera construit au XIème siècle la chapelle Saint Clair par les seigneurs de Carheil, elle sera à son tour détruite pendant la seconde guerre mondiale. En octobre on y bénissait les semances.

Ce choix n'est pas un hasard car le lieux avait aussi une importance religieuse, au moins depuis les temps chrétiens car la tradition populaire place sur cette même butte les prêches de Saint Clair (première évêque de Nantes)...Quoi qu'il en soit la présence d'une fontaine miraculeuse dont l'eau soignerait les yeux (on sait aujourd'hui que c'est un culte d'origine précrhétienne) peut être un indice d'une certaine importance préchrétienne du lieu... 

 

P1050911.JPG

(reconstitution d'un village de l'an mil à Lann-goh, Melrand)

 

Voilà pour l'âge d'or et la fin du château de Sé, mais qu'en est il de ses origines ? Nous allons devoir encore prendre le temps à rebours... L'Empire Romain est aux abois, les « barbares » affluent de toutes part et l'Empire a bien du mal a se défendre. En Armorique, l'instabilité politique crée par les bagaudes ( mot gaulois voisin du breton « bagad », bataillon), véritables armées de paysans ruinés par le refroidissement climatique se rajoute aux pirateries des saxons sur les côtes. Rome, appelle alors des détachements de Bretons, venus de l'actuelle Grande-Bretagne, dans le cadre du tractus armoricanus, ces Bretons sont les défenseurs idéaux: les attaques perpétuelles des Gaëls sur leurs côtes leurs ont donné une expérience solide au combat, de plus ils partagent une langue et une culture très similaire a celle armoricains, enfin, la Manche déjà depuis l'âge du bronze et au delà est un véritable axe de communication, et certainement pas une frontière, traverser la Manche est moins dangereux et plus rapide que d'emprunter les routes carossables7. Ces immigrations de bretons vers l'Armorique, et plus largement le Nord de la Gaule, se feront petit à petit sur plusieurs siècles, et continueront longtemps après la chute de l'Empire Romain. Ces habitants des îles auront une influence culturelle importante sur le pays, car à l'inverse du reste de la Gaule où les élites et les religieux de la toute nouvelle foi catholique se mettent a parler le latin entraînant avec eux le reste de la population, dans les royaumes bretons la création d'une élite et d'une Eglise faisant usage (à l'oral en tout cas) d'une langue celtique permit le maintien de celle-ci.

Ces Bretons créèrent des paroisses primitives, les « Plous » autour du VIème siècle, qui marquent encore largement les noms de lieux en Bretagne. Dans 75% des cas 8, il est formé sur le mot « plou », « ple », « plo »... et celui d'un nom fondateur, c'est le cas de Plessé, écrit Plebs Sei dans le cartulaire de Redon, c'est à dire la « paroisse de Sei ». Ce Sei, ancêtre de la paroisse donc, n'a malheureusement laissé son nom que dans la toponymie, on le retrouve à Lancé (lieu consacré de Sei), à Tressé (village de Sei) et peut être plus au Sud à Couacé (forêt de Sei). La nouvelle paroisse de Sei est alors construite, non pas au bord de la rivière mais dans les terres, sur une auteur, originalité qui concerne tous les « plouefs ». Comme ailleurs, d'un personnage peut être réel, Sei est devenu un ancêtre mythique, créateur de la commune, la présence de son noms dans des lieux, ici et là résulte peut être, à la manière de certaines communes comme Locronan par exemple, d'une lecture sacrée de l'espace de la commune 9, ce n'est bien sûr qu'une hypothèse.

 

P1050381

(la fontaine saint Clair soignerait les yeux selon la tradition populaire)

 

La valeur stratégique de l'endroit, surveillant l'Isac, sur une hauteur, nous permet d'imaginer qu'une fortification ou en tout cas un lieu important y était présent depuis des lustres, même avant les bretons, les vestiges gallo-romains ne sont pas rares dans la région.

Il semble que l'Isac n'ait jamais été une frontière, mais cette rivière est et a toujours été un lieux d'échanges intensifs, rejoignant la Vilaine et Redon, elle est de plus traversée par plusieurs gués (qui ont sans doute donné le nom de Guenrouët, Gwenn-red, le « gué sacré ») qui ont facilité sa traversée.

Il semble que l'emplacement du château était, au contraire, central 10; il se situait au centre du territoire de Carheil, il se situait aussi presque exactement entre deux voies antiques importantes, l'une partant de Blain vers Redon et passant aux abords de la forêt du Gâvre à Curun (où se trouvait des thermes) et passant par Rozay; au Sud passait une route partant aussi de Blain allant vers Vannes et passant par Branleix et Langâtre.

Le lieu était avait donc une importance politique (résidence royale) et religieuse (chapelle, fontaine, et dont la toute récente croix monumentale de Saint Clair peut être une résurgence).

Une fouille archéologique sur les lieux permettrait de répondre à bien des interrogations.

 

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(représentation approximative des observations d'anciennes structures par les habitants de Saint Clair à Plessé, les points rouges représentent les tours, une quatrième tour était visible, le dessins d'anciennes "douves" passent dans les champs. Enfin les restes de la chapelle construite par les seigneurs de Carheil sont encore visibles dans le cadre rouge)

 

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1: http://www.halte-au-pillage.org/

2: http://mitaw.over-blog.com/article-l-organisation-rurale-dans-l-ouest-du-pays-nantais-50830346.html

3: Jean-Anne Chalet, 1980, peau de grenouille, éditions S.Godin, Paris.

4:http://fr.wikipedia.org/wiki/Cartulaire_de_Redon

5: Régis Boyer, 2008, Les Vikings, histoire, mythes, dictionnaire, édition Robert Laffon

6: http://www.drakkars-d-hyperboree.org/viking/histoire/site_conquetes.html

7: Léon Fleuriot, 1980, Les origines de la Bretagne, édition Payot, Paris

8: André Chédeville, Hubert Guillotel, 1984, La Bretagne des saints et des rois, éditions Ouest-France, Rennes

9: Pour pouvoir le prouver il faudrait faire une étude des processions dans cette zone, cf thèse de Joël Hascoët, 2010, Les troménies bretonnes. Un mode d'anthropisation de l'espace à l'examen des processions giratoires française et belges, disponible sur internet.

10: Hervé Tremblay,1996, "Noms de lieux et itinéraires anciens en Loire-Atlantique, de Nantes à la Vilaine et au Brivet".

 

plus : la compagnie "Letavia", fait un travail de reconstitution sur la vie des soldats brito-armoricains du haut moyen-age : http://letavia.canalblog.com/

 

A propos de l'affaire Lalocan (j'ai utilisé l'orthographe du breton moderne pour les prénoms) : Davies Wendy,1999 Intra-family transactions in south-eastern Britanny. The dossier from Redon . disponible sur Persee

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Published by Seoc - dans Histoire
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