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23 janvier 2016 6 23 /01 /janvier /2016 16:07

On entend encore souvent que le gallo, le « patois » ne serait qu'un français déformé. Nous avons déjà vu que ce n'est pas du tout le cas et que ce qu'on appelle le gallo est en fait la forme qu'a pris le bas-latin en Bretagne. Il fait partie des langues d'Oïl et du continuum roman.

 

Aujourd'hui nous nous pencherons sur un ensemble de textes médiévaux écrits par un certain Guillermus de Sancto Andrea originaire du pays Nantais (Brière). Vous verrez que certains mots rappellent fortement ce qui peut encore s'entendre aujourd'hui.

 

Guillermus de Sancto Andrea.

 

Notre homme a vécu durant le XIVe et était originaire de Brière, d'où son surnom « De Sancto Andrea » qui n'est autre que l'actuelle commune de Saint-André-des-eaux.

La Bretagne de ce XIVe était un pays déchiré par une redoutable guerre de succession qui opposait (pour résumer rapidement) une Bretagne monfortiste soutenant Jean III de Monfort, alliée aux anglais et luttant contre l’annexion du duché par la France et une Bretagne blésiste soutenant Charles de Blois, alliée aux français.

Comme beaucoup de guérandais, Guillaume soutient le parti de Jean de Monfort dont il deviendra le secrétaire. Il écrira le Libvre du bon Jehan duc de Bretaigne poème retraçant cette guerre fratricide.

De Saint-André ne rate d'ailleurs jamais une occasion de louer le courage des guérandais :

En Guerrande l'ont fist bannir

Que chascun bien s'appareillast

Et en sa garde s'en alast

Et se meïst en ordennance.

Trop pou creignoint touz ceulx de France (v3398)

 

(trad: On fit annoncer à tous de bien s'équiper, d'aller prendre sa garde et se mettre en position de combat. Ils ne craignaient pas du tout ceux de France,)

 

Nous allons donc nous pencher sur ces écrits et vous verrez que ce «patois» n'est pas sorti du néant, mais qu'il a lui aussi une histoire ancienne.

 

 

Vocabulaire :

Quelques comparaisons entre les mots utilisés par Sant-André et le gallo actuel en pays nantais (cela n'empêche pas ces mots d'être bien connu ailleurs!).

 

Ahan (peine, douleur). Idem en gallo.

Ayve (eau), c'est une des formes employées par Saint-André. Ce mot ev se retrouve encore en gallo.

Berton (breton), le voilà le voilà ! Le fameux r syllabique ! De même « grimace » est écrit « guermace ».

Blaign, Blaingn (Blain), la palatalisation finale est toujours d'actualité.

Chouse  (chose), bonnour (bonheur), ... ces "ou" au lieu de "o" sont encore fréquents en gallo nantais.

Cute (cache) mot typique des parlers romans de l'ouest.

Cza (çà) rien d'étonnant ici. Ce mot est devenu très rare en français, il est cependant encore actif en gallo : viens çà = viens ici (Campbon).

Devers (vers) encore actif.

Fiens (fumier) fien ou fian en gallo actuel.

Engoissou (angoissé), les finales en -ou sont déjà nombreuses chez Saint-André : Espagnoux (Espagnols),baratou(r) = trompeur,...

Ennuyt (aujourd'hui) vous avez peut être reconnu le mot anë, ané. Formé à partir de la racine « nuit ».

Flour (fleur) fllourr en gallo.

Huche (crie), mot bien connu, hucher c'est « crier ».

Musser (faufiler) idem en gallo.

Ou (du, au) par exemple dans: «Par especial ou pays » (v.68)= spécialement au pays. Ce petit mot se retrouve encore dans la presqu'île «la voiture ou médecin», «il est ou travail» (Petit Matao).

Pour (peur) idem.

Poure (pauvre) idem.

Prinson (prison), « prise » se dit prinse en gallo.

Quou (queue) idem.

Remenbrer (se)  (se rappeler), toujours actif de nos jours, ce verbe est depuis passé en anglais (to remember) par l'intermédiaire des normands.

Ros (roseaux) semblable en gallo actuel.

Soullaill(soleil) prononcé soulaï actuellement.

Vueill  (vieux) idem.

 

En conclusion, c'est sans surprise que nous retrouvons bien quelques mots ou traits phonétiques toujours présents dans le gallo local.

 

(Good old times)

 

Quelques mots disparus depuis.

 

Coint (élégant) = ce mot n’existe plus en gallo que je sache, mais est passé en breton sous la forme « koant » (joli-e, mignon-e)

 

Malo ! = Cri de guerre des bretons. C'est sans doute de Saint Malo qu'il est question, de la même manière que les français criaient le nom de Saint-Denis et les anglais Saint George.

 

Ardoire (brûler) = n'existe plus en gallo du pays nantais, un cousin proche existe toujours : arsin (goût de brûlé). Le verbe "arder" existe toujours en Penthièvre.

 

 

Gwilherm Sant Andraz ?

 

Guillaume était-il bilingue ? Selon les études de J-Y Le Moign le breton était toujours parlé à Saint-André à cette époque. La toponymie bretonne y est en effet abondante : Kerméans, Brangouré, Rouëllo, Tréhé, Kerquesso, Ker Glâne,  ...

De plus le breton était encore la langue unique ou principale de la masse populaire dans de nombreuses communes de cet ouest du pays nantais qu'il connaissait et aimait tant.

 

Pourtant nous ne savons pas si c'était aussi le cas de la noblesse locale. Elle pouvait très bien « snober » le peuple et parler uniquement roman.

Je n'ai pas trouvé d'indice vraiment convaincant d'une connaissance de la langue bretonne par Guillaume, mais il est certains que son « français » était influencé par la phonétique du breton.

 

1) Neutralisation

 

La « neutralisation » est un phénomène breton qui durcit les consonnes sonores finales : le b de «mab» (fils) se prononce /p/ lorsque le mot est en position finale ou suivi d'une voyelle par exemple.

(Vous en rêviez, le voilà, un tableau avec quelques équivalences entres consonnes sonores et sourdes)

 

Les rimes mettent en évidence ce type de neutralisations :

 

devise/ justice  (il prononcait donc « devise » /s/)

Huche / juge (et « juge » /ʃ/)

De plus il trahit cette prononciation en hésitant entre plusieurs graphie: guise est ainsi écrit parfois guisse ou en écrivant le mot dague « daque ».

 

Il est important de noter que cette prononciation est toujours active dans le gallo local. De Saint-André parlait donc peut être déjà un parler roman à la phonétique influencée par le breton, mais cela ne prouve pas qu'il parlait cette langue.

 

2) Bretonnisation de l'anglais

Plus amusant, le nom de l'anglais Hugh Calveley est bretonnisé en Kervalay. Certainement un jeu de mots, qui pourrait s'expliquer simplement par une familiarité avec la toponymie bretonne.

 

 

3) Braign, bran, brein,..

 

Il y a un mot qui apparaît comme assez mysterieux dans le lexique de Saint-André : « braign », qui fait figure d'insulte :

 

Il ne doit pas estre gourmant

Ne homme braign, ne mesdisant (v.4794)

 

Dans le manuscrit dit A (plus tardif) ce mot n'est pas présent, à la place on lit « purain » :

ne homme purain, ne...

 

J-M Cauneau et D. Philippe hésitent sur ce mot et le rapproche de brehaigne (stérile) ou de bran (son). Ces deux mots existent encore en gallo et la seconde proposition est séduisante, d'autant plus que le mot brennou veut dire « sale » à Nantes et dérive de bran.

Je propose une autre piste ici, l'adjectif breton brein (pourri, infect) qui se prononce fréquemment « bregn » est très souvent utilisé en composition pour former des insultes.

 

Après quelques menus indices qui n'éclairent pas grands choses, il faut bien se résoudre à conclure que nous devrons nous satisfaire d'un « peut-être » à la question initiale, Saint-André parlait-il breton ?...

 

Guillermus parlait-il gallo ?

 

La question peut sembler provocante mais elle mérite d'être posée. Qu'aurait répondu un breton de langue romane à la question « que parlez-vous ? » (gallo, roman, nantais,…), est-ce qu'il avait l'impression de parler une langue différente de celle ses voisins français ou normands ? Langue gallaise et française sont deux teintes d'un tout: le continuum roman (une vidéo sur ce qu'est le continuum roman). C'était d'autant plus vrai à l'époque.

 

Bibliographie :

 

De Saint-André G. Chronique de l'État breton, texte présenté par Cauneau J-M et Dominique P. PUR, Rennes, 2005

 

Reis R., Die Sprache im "Libvre du bon Jehan, Duc de Bretagne", Junge, Erlangen, 1903

 

Auffray R., Le petit Matao, rue des scribes, Rennes, 2007

 

Le Moing, J.-Y. Les noms de lieux bretons de Haute-Bretagne. Coop Breizh, Spézed. 1990

En 1379 les bretons prennent le château angevin de Pouancé.

En 1379 les bretons prennent le château angevin de Pouancé.

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Published by Mài - dans Gallo Histoire
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commentaires

Gweltaz ar Fur 07/08/2016 14:43

"coint" a disparu du Français et subsiste effectivement dans le Breton "koant/koent" joli , mais aussi dans l'Anglais "quaint"avec le sens d' "étrange"

thibault samuel 24/01/2016 07:30

Bonjour
J'aimerais suivre votre blog mais impossible de m'y abonner, pouvez vousm'aider
merci d'avance
Cdlt, Samuel

Mitaw 24/01/2016 11:35

Bonjour,
Malheureusement la plateforme overblog est pleine de bugs et il y en a un manifestement concernant l'abonnement aux blogs. Je vois souvent des tentatives d'abonnements qui disparaissent aussitôt... Et que je sache aucun abonnement n'a abouti.
En attendant que l'équipe d'Overblog ne règle le problème, vous pouvez utiliser les flux RSS ou suivre le blog sur facebook : https://www.facebook.com/mitaw.guenret.
Bonne journée
Mitaw

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