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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 11:57

Suite de l'article : Berniques, morgouilles et compagnies..

 

Créac, le nom celtique de l'esturgeon.

 

En Vendée « créac »désigne l'esturgeon, ce mot est aussi connu autour de Bordeaux et en provençal. Selon le Französisches Etymologisches Wörterbuch c'est un terme celtique se rattachant au gallois «crag »qui désigne une croûte dure, que l'on retrouve aussi dans le breton kragell (roche). Il faut savoir que l'esturgeon a ceci departiculier que c'est un poisson sans écaille, à la place de celles-ci il est recouvert de plaques osseuses.

 

Cet exemple est assez amusant puisque nous avons un mot celtique pour l’esturgeon connu sur une étendue assez large; alors qu’au sein même de la famille des langues celtiques actuelles on trouve principalement des dérivés de la racine (germanique) « sturio » qui a donné le français esturgeon mais aussi le breton sturj, le gallois stwrsiwn ou encore le gaélique écossais stirean. Le mot créac n’est connu que dans le breton du sud (il est attesté à Groix) sous la forme krea ou kreia (formes qui pourraient bien être des emprunts au gallo au vu de l’absence de la consonne finale).

 

 

Cotriade :

 

Ici à l'inverse nous avons un exemple d'emprunt au breton récent avec le mot « cotriade » aujourd'hui bien connu pour la recette vannetaise et qui vient du breton kaoteriad (marmitée) mais qui est attesté dans le parler de la côte vendéenne et désigne la « part de poisson retenue sur la pêche pour la consommation du pêcheur ». Le lien avec la recette est clair, les familles de marins utilisant la "cotriade" pour cuisiner la"cotriade".

Le mot breton est formé à partir d'un emprunt au latin « caldarium »(chaudron) et du suffixe « -(i)ad » qui désigne un contenu. Plus au sud, en Charente on utilise le mot "chaodrée", cette fois sans influence du breton.

 

 

Mordache :

 

La mordache désigne en Loire-Atlantique et Vendée un type de requin : le requin squatina aussi souvent appelé « ange de mer ». Le FWE donne ce mot comme breton. Encore un composé de « mor » (mer) comme nous en avions vu plusieurs dans le premier article, et d'un mot bien connu « tach ».

Tach veut dire « clou » en breton. Ce mot est d'ailleurs encore bien vivant dans le gallo du 44 où il désigne les gros clous que l'on mettait sous les sabots (appelés « maillettes » dans le nord de la Haute-Bretagne). Tout cela est apparenté au gaulois tascos (cheville, pointe).

Sémantiquement cela semble se tenir, « pointe/clou de mer », pour un animal plein de dents (non ! Je ne ferai pas de blague avec le requin marteau!).

Oui menfin, il y a tout de même un souci, ce mot breton n'existe pas en breton... Je n'ai trouvé aucune trace du mot « mordach ». Les bretonnants disent sagement : ael-mor (« ange de mer »).

Alors à part pour embêter le bon peuple, pourquoi les pêcheurs vendéens et nantais utilisent-ils des mots « crypto-bretons » ?

Trois possibilités (de la pire à la meilleure selon moi) :

* Le FWE s'est trompé. Dans ce cas il faudrait trouver une autre étymologie mais laquelle ? Ce mot semble bien être un composé en « mor » comme nous en avons vu tant d'autres.

**Emprunt d'un mot breton ancien. Peut-être que ce mot a existé en breton et aurait disparu dans cette langue. Mais pas dans les zones alentours.

***Le mot breton « tach » vient en fait du gaulois et donc "mordach" aussi. Il ne me semble pas que ce mot soit connu dans les autres langues celtiques insulaires. Un mot gaulois, *mori-tascos, aurait (à mon avis) très bien pu donner « mordach » dans les langues d'Oïl sans passer par le breton.

 

 

Rigadell-enn

 

Alors là, pas simple, ce sera des supputations ! Ce mot est bien connu en Bretagne et en Vendée, sous plusieurs formes, rigadeau, rigadelle, ragideau et désigne ce qui s'appelle une « coque » ou « palourde » en français standard. Les dictionnaires étymologiques du français donnent à ces mots une origine bretonne : on dit effectivement « rigadell-enn » en breton. Mais les dictionnaires étymologiques bretons (Deshayes) notent ce mot comme un emprunt de l'hypothétique mot ancien-français *rigadel, non attesté et lui même dépourvu d’étymologie.... on est pas sorti de l'auberge. On peut toutefois décomposer ce mot, puisque le « -ell » final est un suffixe, la base du mot serait donc « rig » ou « rigad ».

En breton il existe un autre mot : regad (sillon) formé de reg (raie) avec le suffixe -ad, ces mots sont d'origines celtiques : rhych en gallois (sillon, raie, ride), riach en gaëlique d’Écosse , rech en irlandais (sillon), (d'ailleurs dans cette même langue « rigadeau » se dit « ruacan » ou « ruachan », serait-se la même étymologie ?).

Cette racine est aussi attestée en gaulois : rica (raie, sillon), c'est ce mot gaulois qui a donné le français raie, le gallo rae.

Bien, donc si nous avons un mot celtique ancien rica qui a fait des bébés à la fois en breton et en gallo, comment savoir si « rigadelle » est breton ou gallo ? Qui diable a volé qui ?

Alors si l'hypothèse d'un dérivé en « rica » est bonne, le nom de ces animaux à la coque ridée pourrait se décomposer comme tel : rig-ad-ell (ride/rayure+suffixe+diminutif) « petits trucs ridés/rayés » en somme.

Si ce mot n'avait été prononcé que par des bouches romanes il n'y aurait pas de « g » intervocalique, rica → riga → raie. On aurait donc eu quelque chose comme *raïeau (?).

En breton en revanche l'évolution est complètement régulière, les gallos et vendéens auraient donc emprunté un terme breton (nemet e fazian !).

 

 

Vendée vs Normandie.

 

Beaucoup s'attendraient à trouver plus d'emprunts lexicaux maritimes bretons dans les maisons de pêcheurs en granits du Cotentin que dans les bourrines à tuiles vendéenne. C'est pourtant l'inverse que je constate.

Le phénomène est particulièrement évident pour le nord de la Vendée (Bouin et Noirmoutier), et si ces communes ont historiquement fait partie de la Bretagne, cela n'explique pas grand chose. Premièrement, la Manche a aussi fait partie de la Bretagne. Deuxièmement frontières politiques et linguistiques font rarement bon ménage et le breton n'était pas porté par l'élite à l'époque (bien au contraire).

Je pense que (outre le substrat gaulois), les emprunts au breton que nous retrouvons en Vendée (cotriade, moroux, guillou,...) sont dus simplement à la proximité géographique.

 

Prenons un exemple :

 

1) Côte sud.

Les bretonnants les plus proches ont été ceux de la presqu'îles du Croisic jusqu'au XXème siècle.

Noirmoutier-Le Croisic = 29,76 km. Hoëdic où il existe toujours des bretonnants se trouve elle à 55,6 km.

 

2) Côte nord.

Granville est la ville normande la plus proche de Plouha, première commune de basse-Bretagne sur la côte nord, avec 96,35 km.

 Enfin, ces mots bretons pourraient aussi avoir été empruntés auprès de gallos d'ailleurs.

 

Conclusion :

 

Les noms d'animaux marins dans les langues d'Oïls d'origines celtiques peuvent être classés dans trois familles :

  1. Substrat celtique ancien. Restes des langues celtiques antiques que l'ont parlait sur une grande partie du Nord-Est de l'Atlantique.

  2. Substrat breton. Beaucoup de zones côtières du pays gallo étaient primitivement bretonnantes, il est normal d'y trouver quelques termes de cette langue.

  3. Emprunts au breton. Plus rares, ces derniers existent pourtant. Des langues d'Oïl empruntent un mot breton directement ou indirectement en passant par des substrats bretons en gallo.

 

moroux vif

moroux vif

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Published by Mài - dans Gallo Breton
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