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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 17:22

Nous aborderons ici le sujet complexe du rapport qu'ont les locuteurs de langue bretonne et les toponymes de Haute-Bretagne. Ces derniers peuvent dès le départ être partagés en trois catégories :

 

-Les toponymes bien connus des bretonnants et ayant toujours eu une forme populaire dans cette langue. Il s'agit généralement des grandes villes (Naoned, Saint-Nazer, Gwenrann,...)

 

-Les villes plus modestes mais où la langue bretonne s'est maintenue jusqu'à récemment (ou dans les environs) et ayant donc une forme populaire attestée (Bourc'h-Baz, Pic'hiriag, An Drebal, Ar Roc'h,….), nous avions parlé de ces cas dans un précédent article.

 

-Les villes n'ayant pas de nom breton moderne attesté. C'est de ces dernières que nous allons parler aujourd'hui.

 

 

A l'origine les écrivains bretons ne cherchaient généralement pas de formes bretonnes particulières à ces dernières et se contentaient de rendre la prononciation standard française avec l'orthographe bretonne de l'époque ou en réutilisant carrément l'écriture française. Le premier à avoir essayé de bretonniser des toponymes haut-bretons semble avoir été l'ultra-nationaliste Remon Delaporte (1907-1990) qui créa les toponymes suivant (Anorz=Nort, Pornid= Pornic, Lanveurz = Saint Mars-la-Jaille).

Mais c'est avec la publication d'une carte de Bretagne en breton montrant des toponymes haut-bretons laissés tel-quel que vint l'idée à un rennais (du même bord que Delaporte !) Théophile Jeusset (1910-1968), de trouver des formes bretonnes à ces toponymes orientaux. Il se sent d'autant plus impliqué par cette tache qu'il est lui-même haut Breton :

 

"E gwirionez e ranked bout eur Breiz-Uhelad evit trei an anoiou-lec'hiou Breiz-Uhel gant karantez ouz an dud hag ar vro"

 

(En vérité on doit être haut breton pour traduire les noms de lieux de Haute-Bretagne avec amour envers les gens de ce pays)

 

Ces toponymes nouvellement créés serviraient principalement à la littérature en langue bretonne et de donner des formes « viables » et standardisées.

Pour ce faire il cherche les formes anciennes attestées des toponymes et les fait dériver « à la bretonne ». Par exemple, Vertou, est attesté sous le nom « Vertavus » au IXème siècle, à partir de là, en suivant quelques règles de phonologie historique (le « v » à l'initiale devient « gw » en breton moderne, le « t » devient une dentale puis « zh », perte de la désinence...). On obtient : Gwerzou.

Fercé vient lui de « fertiacum » (1123), les « -ac » gaulois correspondent à « -eg » en breton et donc Théophile Jeusset donne « Ferzieg ».

L'affaire est plus simple pour les nombreux toponymes d'origine bretonne, il suffit alors de faire un petit « lifting orthographique » (Blain vient du breton « blaen », donc : Blaen)

Enfin il y a les toponymes « français » qu'il décide parfois de traduire complètement : Le Pellerin devient « Pirc'hirin » qui veut dire « pèlerin ».

 

L'entreprise est pour le moins audacieuse, car comme il l'avoue lui-même, lorsqu'il se lance dans cette affaire il n'est pas linguiste et ne parle même pas breton1….

 

Mais après des années de travail, d'erreurs, de corrections, et d'autres erreurs... il traduisit une bonne moitié des noms de communes haute-bretonne dans les années 30 et 40. Beaucoup de ses formes sont encore utilisées et on lui doit par exemple : Orvez, Kerc'hfaou, Eskoubleg, Porniz (il n'utilisait pas le « zh »), Nozieg,...

 

Ce procédé est très artificiel, mais contre toute attente il semble qu'il ait toujours été pratiqué. Ainsi la ville de Vitré qui est un ancien « -ac » (comme Fercé) se dit en breton « Vitreg »2 dans certains endroits du Morbihan (le nom étant connu grâce à un nom de famille). Le nom haut-breton a donc ici été bretonnisé d'une manière populaire. Ils ont correctement fait évolué l'ancien "-ac" gaulois de manière empirique (!)...

En fait le procédé est assez normal. De la même manière que les gallos/francophones ont toujours tendance à « galloïser » ou franciser les toponymes bretons, et de faire d’un « Lannmor » un « âne mort » les bretonnants ont toujours bretonnisé ou prononcé à la bretonne des toponymes romans.

 

Manque de chance : entre réalité et théorie il y a un monde. Notre rennais ne sachant sans doute pas que l'on parlait encore, ou jusqu'à récemment, breton dans l'ouest de la Loire-Atlantique, s'appliqua à créer des toponymes bretons pour cette zones alors qu'ils étaient encore connus par des locuteurs locaux. Et c'est là où le bas blesse, car lorsque l'on compare les formes théoriques de Jeusset avec celles collectées, on remarque qu'il s'est trompé presque à chaque coup :

 

 

 

Ne soyons pas trop mauvaise langue, dans le même genre de cas il a eu bon pour Sulniac qui se dit effectivement Sulnieg en breton.

 

Par chance beaucoup de ces formes fautives furent corrigées plus tard par d'autres personnes.

 

Voilà donc un petit historique et le pourquoi du comment de ces formes qui manifestement interrogent puisque je reçois souvent des questions à leur propos sur ce blog.

 

 

1 : SAV n°28 p76.

2 : Tanguy Bernard, Recherches autour de la limite des noms en "-ac" en Haute-Bretagne, Tome II, Thèse. 1973

 

 

Bibliographie :

 

- Teofil Jeused, Anoiou Lec'hiou Breiz-Uhel, Sav, n°27 à 31

- Teofil Jeused, Anvioù lec'hioù Breizh-Uhel, al liamm n°8

- Teofil Jeused, Adnotennou ha stagadennou, al liamm, 1951

 

Les formes bretonnes des noms de lieux de Haute-Bretagne.

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Published by Mài - dans Breton
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commentaires

Jean Lecoulant 12/07/2015 19:50

Bonjour,

Il est très agréable de voir qu'il existe encore des gens qui comme vous on une connaissance intime de leur terroir et en font profiter les autres. Merci donc de nous faire redécouvrir la Haute-Bretagne, que ce soit à travers son passé bretonnant ou à travers sa culture populaire, tout aussi bretonne bien qu'exprimée en langue d'oïl.

Pour apporter ma petite contribution à ce post :
- La forme Gwitreg pour Vitré est attesté dans la chanson "Son Menez Kernall" recueillie en Spezet par Jean-Claude Talec et chantée sur son disque "Marvailhoù".
- Je crois avoir mis au jour une grave erreur dans les restitution bretonne des noms de Verne-sur-Seiche et des autres localités où passe cette rivière. Seiche est rendu par Sec'h, selon la croyance populaire comme quoi le c'h breton correspond au ch français. Or l'étymon latin est Sepia. La palatalisation pi > ch (hache tiré du francique *happia) est un trait propre au français qui n' pas d'équivalent dans l'évolution du breton. On attendrait *Sep.

Mitaw 23/07/2015 18:13

Merci beaucoup pour votre commentaire !
Je ne connaissais pas cette chanson « Son Menez Kernall », pour le coup votre exemple est encore plus parlant que le Vitreg que B. Tanguy avait mentionné dans sa thèse. Le patrimoine oral est toujours plein de surprises ! Cependant les versions du site Dastum ne citent que des communes cornouaillaises.
Pour la Seiche, la confusion est peut être ancienne je vois que Visseiche est attestée sous Vicus Sipia mais aussi sous Visechia dès le IIème. On a peut être le gaulois siscia (jonc/roseau) qui a donné Saix dans le Tarn, l’irlandais seisc et le breton hesk (= laîche) (et le gallo « haiche » aussi d'ailleurs) et réinterprété par les locuteurs de latin (les scribes ? Les locuteurs romans ?) par le terme latin « sepia » ? Appeler une rivière par un mot latin signifiant « sèche » est un peu paradoxal.

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