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31 octobre 2014 5 31 /10 /octobre /2014 16:10

Comme tous les ans avec l'arrivée de la basse-saison nous nous attarderons sur une croyance un peu inquiétante du pays nantais. Comme d'habitude si nos exemples concernent d'abord le pays entre Loire et Vilaine nous serons amenés à regarder ailleurs, parfois très loin, puisqu'en matière de mythologie populaire et de croyance « tout se trouve partout » et des parallèles surprenants peuvent se retrouver à l'autre bout du globe.

Cet article est la suite logique de l'article sur le double que nous avions posté il y a un an à la même période. Pour bien comprendre je vous conseille donc de vous reporter d'abord à l'article sur la croyance au « double » si vous ne l'avez pas déjà lu.

En effet cette fois nous parlerons d'une croyance qui était bien implantée dans le pays nantais, peut-être même l'une des plus vivaces avec la sorcellerie, je veux parler de la croyance aux garous.

La transformation de l'Homme en un animal est une idée que l'on retrouve en tout temps et toute époque, un vieil archétype qui est encore bien vivace, au cinéma par exemple. Et si plus grand monde n'y croit tout le monde sait de quoi il s'agit, le garou est une personne qui devient loup dans certaines conditions.

 

 

1) Histoire :

 

Les attestations historiques de cette croyance sont très nombreuses, nous en citerons deux qui nous donneront des pistes pour essayer de comprendre ces croyances qui sont, admettons-le un peu bizarres (mais c'est ça qui est bon!).

 

Bisclavret ad nun en bretan

(on le nomme Bisclavret en breton)

 

Le lai breton de Bisclavret est un des fameux lais de Marie de France, il raconte les mésaventures d'un homme se transformant en loup la nuit. Chaque matin il retrouve sa forme d'Homme en reprenant ses vêtements. Mais un beau jour, sa femme, après s'être rendu compte avec effroi de l'état de son mari décide de voler ses vêtements. Bisclavret ne put ainsi retrouver sa forme d'Homme et resta dans la forêt sous la forme d'un loup. Je ne vous raconterais pas la fin de cette histoire au risque de briser le suspens, vous trouverez facilement le lai sur internet ou dans une bonne librairie. (le voici en v.o)

 

Retenons de cette histoire le fait que Bisclavret doit récupérer ses vêtements pour redevenir Homme.

 

 

Monsieur de la forêt :

 

Tout autre texte cette fois, il s'agit d'un acte de procès contre une bande de loups-garous au début du XVIIème siècle dans les environs de Bordeaux. Les loups-garous y sont présentés comme obéissant à un certain « Monsieur de la forêt », cavalier qui habite dans une forêt et qui rend visite aux villageois loups-garous. Ces derniers doivent lui obéir. Le texte est assez long nous avons choisi une partie intéressante pour notre propos :

 

« quand il veut courir, il a une peau de loup sur soy, laquelle Monsieur de la forest luy porte quand il veut qu'il coure : puis il se frotte de certaine graisse qu'il luy a aussi baillee, qu'il tient dans un pot, ayant premierement laissé ses habits, qu'il porte ordinairement par les chaumes et buissons. Qu'il court au bas de la lune une heure ou deux du iour, & quelque fois la nuict.
Interrogé si son pere sçait qu'il coure ainsi. Dict qu'ouy,& qu'il l'a graissé par trois fois, & aidé à vestir sa peau de loup, laquelle ce Monsieur de la forest luy dona, & dit qu'il la gardast bien pour la lui rendre quand besoing seroit. Qu'il en bailla une autre à Pierre de Tilhaire son compagno
n. »

 

Nous trouvons ici le thème de la peau de loup que ce dernier doit enfiler pour devenir garou, et à l'inverse de ses vêtements d'humain qu'il doit cacher (dans les chaumes et buissons).

Outre la peau retenons le fait qu'il s'agisse d'une compagnie, avec un chef (Monsieur de la forêt) et des subordonnés.

 

 

2) Dans le pays nantais :

 

(Chapelle Sainte Anne, Saint Dolay)

 

Sion :

 

Revenons maintenant dans le pays nantais pour une anecdote que vous pourrez écouter dans l'excellent site de Dastum.

Les garous se présentent généralement sous la forme d'un loup, car cet animal cristallisait les angoisses de l'époque, mais parfois ils peuvent se transformer en d'autres bêtes,comme ici :

 

(Sion-les-Mines collecté par R. Bouthillier auprès de M. Barthélémy en 1992)

 

« d'autrefois y avait des histoires comme ça de bonhommes qui se changeaient en loups la nuit là ? Oh bha oui ! Vous avez entendu comme ça des histoires ?

Le grand-père en revenants de nettoyer l'écurie :

En arrivant au ruisseau, heuu, le petit chien fait marche arrière, il va se mettre entre les jambes de son patron, il dit « qu'as tu ? » avance donc qu'il dit, ouai, le petit chien il pleurait il pignait comme on dit, le patron s'avance sur le pont, la passerelle comme on dit, et de l'autre côté du pont il y avait un mouton qui l'attendë, eh ben oui mais c'est que les vlà à bras le corps ! Y avë le mouton et pis le grand përe qui s'étë rencontrë, quand je le renversais j'étais ?? de lui mais quand je le rabattais j’étais vaincu, il a filé par là-bas comme ça, mais quand c'était fini, la bête al étë vanjée elle lui dit « eh bien ne dit jamais mon nom parce que ma vie dépendra de la tienne » eh ??? sans doute parce que quand le grand-père est était rendu chez lui il avait sa chemise rempée bien entendu mais un poison, i's dépouillit il déshabillit tout ??? la culotte la chemise et tout le bazar, et deux jours après il mourru, et ça ça à avoir avec qui il avait eu à faire hein ! Parce que avec la peau de mouton on a jamais pu le reconnaître ! »

 

 

En mouton donc, c'est certainement moins effrayant qu'en loup, mais retenez encore la présence de la peau !

 

Le pays de Châteaubriant en général est un vrai nid à croyances et anecdotes en rapport aux garous, vous en trouverez quelques histoires sur ce site. C'est certainement la région du pays nantais la plus « garoutante » !

 

Les garous sont aussi décrits à Avessac par de L'Estourbeillon : "Légendes bretonnes du pays d'Avessac", le garouyage y parait comme quelque chose de transmissible.

 

3) Gallo :

 

La force de la croyance aux garous dans le nantais rural se reflète très nettement dans les glossaires de gallo (de « patois » comme on dit même si le mot n'est pas très heureux). En voici quelques entrées :

 

Blain

Garou : Loup-garou, esprit follet qui court la nuit. La croyance aux garoux est encore très répandue dans nos campagnes. Celui qui arrache une borne ou laisse une « cllâe » ouverte « courra le garou » sous la forme d'un loup ou d'un cheval.

Garousser : Faire du tapage

 

St Julien de Concelles

Loup-garou : sorcier qui transformé en loup courait les grands chemins.

Garoutaine : compagnie de loup-garou

Garouyer : Courir le garou


Avessac

Loup-garou : Les loups garous circuleraient toujours, à l'aube, dans les landes des Meleresses.

 

Bouvron :

Garou : Espèce d'être mystérieux et sorcier, mi-homme mi-animal, actif surtout la nuit, et sous l'influence de puissances maléfiques. Le loup-garou est un humain qui par suite d'une erreur ou d'une faute, prend la nuit l'apparence d'un loup et court les campagnes en jouant des tours pendables aux autres hommes jusqu’à l'extinction de sa peine

 

Remarquons dans ses entrées de glossaires, le fait que ces derniers soient souvent présentés aux pluriel, qu'il y ai même un mot gallo pour une compagnie de loups-garous : garoutaine. Remarquons aussi le lien avec la sorcellerie pour le cas de Bouvron, cela revient souvent comme dans ce témoignage de H. Sorin :

 

Blain :

"[les sorciers] ils décimaient les étables et provoquaient ainsi la ruine de leurs ennemis; ils corrompaient l'eau des fontaines et des abreuvoirs enfin ils faisaient courir le garou : "a travers has, à travers busson"

"Quand on "houpait" la nuit, le garou répondait".

 

 

4) Archétypes :

 

Nous avons rencontré quelques points communs entre toutes ces croyances et anecdotes nous les listons ici :

 

  • La nuit et le sommeil

  • La peau de bête

  • La sorcellerie (l'onguent)

  • Le groupe (la garoutaine)

  • La course

  • Les vêtements d'Hommes

  • Le retour à la forme humaine

 

 

5) Origine de la croyance.

 

Les archétypes de la croyance aux garous étant identifiés certains historiens ont essayé de trouver une origine probable à cette dernière. C'est le cas de Claude Lecouteux en France par-exemple dans son livre (cf biblio).

 

-Le double et le garou.

 

Très tôt les médiévistes ont remarqué les liens entre la croyance aux garous et à celle du double que nous avions analysé. Il a existé en Bretagne (par exemple) une catégorie de gens appelés les « dormou/ze » en Haute-Bretagne qui pensait pouvoir, durant leur sommeil, « envoyer » leur âme, souvent sous la forme d'un animal (comme celle d'un loup).

 

Ces derniers ne devaient pas être dérangés pendant leur sommeil, en effet si leur corps était bougé on pensait que leur âme ne trouverait plus son chemin. Le parallèle est assez frappant avec l'histoire de Bisclavret par exemple, qui se trouve bloqué ainsi. Ses vêtements d'humain jouant alors dans ce conte le rôle du corps endormi du dormou. Le lien avec les dormou permet aussi de comprendre plusieurs autres éléments : la sorcellerie et les onguents, la course aussi, cette dernière à bizarrement parfois un rapport avec le rêve (breton rezi (rêve, fantasme) vient de la racine « red- », courir, voyager) et bien sûr avec la nuit et le sommeil.

 

Comparons ce témoignage médiéval avec la croyance au loup-garou :

 

« Il existe certains hommes de races celtique qui ont un pouvoir merveilleux qu'ils tiennent de leurs ancêtres. Par une force diabolique, ils peuvent, à volonté, prendre la forme d'un loup [...]Quand ils sont d'humeur à se transformer, ils quittent leur corps humain, ordonnant à leurs amis de ne pas le changer de position ou de le toucher . »

(Nennius, Historia Britonum)

Le lien entre croyance aux garous et au double fait assez largement consensus.

L'aspect « groupe » que cette dernière n'explique pas pose peut être plus problème...

 

 

-Théorie des confrairies guerrières.

 

Pour expliquer cette résurgence du groupe certains (Lecouteux) propose de voir un parallèle avec les pratiques guerrières du début du Moyen Âge, bien attestées en Scandinavie et dans les zones germaniques, des guerriers fauves les berserkir . En lien avec les pratiques cités ci-dessus liées aux doubles, ces guerriers pensaient s'attirer la force de tel ou tel animal durant le combat. Ces pratiques sont bien attestées en Scandinavie. L'anthroponymie en norois les reflètent, par exemple le nom Ulfdnar signifie « guerriers à la chemise de loup ».

Des noms médiévaux bretons pourraient rappeler ce genre de pratiques, et les noms formés sur la racine « con/ci » (chien/loup) sont très fréquents : Gourgi (homme-chien/loup), Maengi (actuellement Mainguy : chien/loup de pierre), Bleidbara (fureur du loup).

 

Il est cependant toujours compliqué de trouver une origine à ce genre de chose et ce n'est qu'une piste plausible, d'autres existent certainement.

 

 

Bibliographie :

 

Lecouteux Claude : Note sur le loup-garou, Actes du Congrès de Marvejols 1985.

 

Lecouteux, C. Fées, sorcières et loups-garous au Moyen Age: histoire du double. Paris: 1992 Imago.

 

Vivant, G. N’en v’la t’i’ des rapiamus !: glossaire de patois du paysnantais. Nantes: Reflets du passé. 1980

 

Bizeul, L. J. M., & Brasseur, P. Dictionnaire patois du canton de Blain. Nantes: Université de Nantes. 1988
 

Sorin H : Folklore blinois 1930

 

Maillard, A. (2009). Le parler du pays de Bouvron. Ploudalmézeau: Label LN.

Forêt du Gâvre

Forêt du Gâvre

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Published by Mài - dans Croyances
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