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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 19:59

 

 

On peut avoir du mal à comprendre certaines traditions populaires, et l'acharnement qu'on put avoir certaines populations pour continuer à pratiquer, malgré les foudres de l’Église, des usages qui peuvent nous paraître curieux voir même risibles


La raison est que la symbolique de ces rites est puissante et bien encrée dans la société rurale d'alors.

 

 

L'historien Jean Claude Schmitt a étudié le cas des danses des chevaux de bois connues dans une grande partie de l'Europe atlantique. Nous allons comparer ses conclusions (qu'il a tiré à partir de textes languedociens) aux écrits nantais.

 

 

Ce thème de la danse des chevaux de bois est lié à celui plus large des mascarades et présente toujours les mêmes éléments : l'adoubement, le tournoi ou la quintaine, la Pentecôte, la mort.

La Pentecôte, période printanière est la période de la jeunesse, c'est donc à cette époque que se déroulait ce qu'y aurait été un rite de passage de l'enfance à l'age adulte pour les jeunes hommes.

 

Durant la Pentecôte donc, les jeunes hommes enfilaient un cheval-jupon avec lequel ils devaient exécuter une danse représentant selon un axe « bas-haut » la mort ou plutôt la mort de leur ancien état d'enfant (axe : bas), puis le retour à la vie sous forme adulte (axe haut)

 

 

(motif médiéval printanier, "le combat des feuillus", 1475-1480 Amsterdam)

 

 

Voyons plutôt les traces de ces danses en pays nantais :

 

 

_Pays de Retz, le cheval Mallet :

 

(premier texte par M. Thomas de Saint Mars, 1806) :

 

 

...ou cornemuse, était exécutée assez ordinairement par les quatre autres acteurs de la fête. Le cheval restait en repos dans son nouveau domicile, jusqu'au jour de la Pentecôte. La veille de ce jour, après dîner, les marguilliers assistés de sergents en costume, et accompagnés d'une foule de peuple, se rendaient dans quelque bois voisin où l'on arrachait un chêne qui était conduit, au son de la musette, sur la place publique de l'église

 

→ Remarquons déjà que tout va bien d'un point de vue chronologique, l'action se déroule à la Pentecôte comme dans le Languedoc médiéval. Ici c'est le chêne qui servira d'axe.

 

Le lendemain, jour de la Pentecôte, sitôt après la première messe, les marguilliers, accompagnés de leur cortège en costume, faisaient apporter le cheval dans l'église, et le plaçaient dans le banc du seigneur.

 

→Nous passons à la seconde étape, l'adoubement symbolique avec l'honneur seigneurial. Le caractère chevaleresque du cavalier est aussi mis en évidence par l'épée (arme noble) et son vêtement aux armes du duché.

 

On procédait ensuite, au son de la musette seulement, à la plantation du chêne. Aussitôt après la grand'messe, tous les personnages de la cérémonie apportaient le cheval sur la place, et faisaient en dansant et caracolant au son de leur musique rustique, trois fois le tour de l'arbre.

 

→ L'axe haut-bas, est planté, la danse commence. Le chiffre trois est un chiffre magique bien connu.

 

Nulle personne étrangère à la cérémonie ne pouvait, pendant cette danse, approcher des acteurs qu'à la distance de neuf pieds

→ Les jeunes ne sont pas mentionnés spécifiquement, mais cette phrase montre bien que la danse était réservée à certaines personnes. De plus il est dit que le cheval était donné par les « anciens »du village aux danseurs. Il y avait donc bien critère générationnel.

 

La danse du cavalier autour du chêne est en deux temps : la première partie le matin de la Pentecôte, et la seconde le soir :

 

Après les vêpres, on reportait le cheval sur la place, et, comme le matin, on formait une danse autour du chêne. Cette danse était composée de neuf tours, après lesquels on approchait le cheval du chêne, qu'on lui faisait baiser trois fois.

 

->Nous retrouvons la danse autour du chêne, mais le chiffre trois accentué, neuf tours (3X3).

 

Avant de chercher les éléments relatifs à la mort, il nous manque le thème du tournoi. Nous pouvons le retrouver dans une autre description où des armes sont indiquées :

 

 

« Scavoir celui qui le joue, deux tambours, deux épées, un baston ferré à deux bouts et une corne à corner »

(Jean Gallays et Etienne Giraudet, aveu au roi en sa chambre des Comptes de Bretagne, XVII).

 

 

_Bon et la mort alors ?

 

Et bien elle est partout, d'abord le cheval est un animal psychopompe bien établi, de plus il ne s'agit pas de n'importe quel cheval, mais du « cheval-mallet » animal fantastique connu comme le loup blanc au sud de la Loire. Il s'agit d'un cheval fantôme cousin de Mistilicourtin du Mitao. Il est connu pour précipiter ses cavaliers dans l'eau noire du marais...

 

Notre cavalier a donc une monture infernale qui emporte ses proies dans le monde d'en bas.

 

Enfin le chêne, nous l'avons déjà vu, est dans bien des civilisations où il pousse l'arbre symbolisant l'axe du monde qui relit le monde d'en haut (les branches) à celui d'en bas (les racines). C'est un axe « bas-haut » parfait !

Malheureusement les pas de la danses ne sont pas précisés mais, si la théorie de notre historien est juste pour le pays nantais, le cavalier devait danser sa plongée dans le monde des morts, le monde d'en bas d'abord (la première partie de la danse?), puis effectuer la danse de son retour parmi les vivants dans son nouvel état d'homme adulte (la deuxième partie).

 

 

J'en conclue que le schéma de Jean Claude Schmitt, adapté à la période médiévale dans le secteur occitan correspond aussi assez bien à ce que l'on retrouve dans le pays nantais (et certainement dans bien d'autres endroits).

 

 

_ Le nord-Loire :

 

Il y a peut être une preuve de ce genre de mascarade dans le nord-Loire dans le bourg de Sion (déjà vu dans un article précédent ), ce n'est cependant qu'une proposition faute de sources  :

Article 6 du cahier de doléances de Sion :

"...contraire à la religion et aux bonnes mœurs. Voici en quoi il consiste : le seigneur a droit de faire marquer par son sergent audiencier un pied de chêne situé sous le proche fief d'une seigneurie inférieure à la sienne, la veille de la fête de la Pentecôte, et de contraindre par voie de justice les sergents baillagers de sa châtellenie à faire abattre le dit chêne dans une charrette, et de la faire conduire dans cette voiture le lendemain également jour de fête par ces hommes attelés comme des bœufs sur cette charrette, au bourg de Sion éloigné de quelquefois d'une lieue où se prend l'arbre, à travers les mauvais chemins, les rivières et les ruisseaux qui se rencontrent. Arrivés au bourg de Sion, les malheureux traînent la charrette et l'arbre autour du cimetière et de l'église et puis ils finissent par le planter sur la place publique du dit bourg où il reste jusqu'à l'année suivante où on déplace l'ancien pour y substituer le nouveau."

 

Il n'est pas question de danses (peut être simplement parce qu'elles ne posaient pas de problèmes (cahier de doléances) contrairement à l'acheminement d'un chêne (!). Nous avons cependant tout les autres thèmes :

La Pentecôte = la date est bonne

Le chêne planté = voilà notre axe, qui plus est le même qu'à Saint Lumine du Coutais.

L'aspect seigneurial = peut être lié au motif de l'adoubement.

Le cimetière = promener un chêne dans un cimetière peux sembler curieux, sauf si on le rapproche au thème de la mort, et surtout si on le compare aux danses des chevaux de bois médiévales ou le cortège tourne dans le cimetière.

 

 

Nous aurions donc un ensemble de traditions liées au passage initiatique de l'enfance à l'age adulte, ayant lieu durant le Printemps, saison de la jeunesse. Et lié à la fois à la tradition chevaleresque (adoubement, combat) et au voyage dans l'autre monde (axis mundi, cheval psychopompe).

 

 

 

 

Bibliographie :

 

Schmitt Jean-Claude, Le corps, les rites, les rêves, le temps. Essai d'anthropologie médiévale. Editions gallimard, 2001

 

Le cheval-mallet : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cheval_Mallet#cite_note-53

De Nore Alfred, Coutumes, mythes et traditions des provinces de France, Périsse,‎ 1846,

 

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Published by Mài - dans Histoire
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